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FRANCETTE RODARY – 11 mai 1922 – 19 décembre 2014

16 mai 2015

« On m’avait dit : Madeleine, vous pouvez lui faire confiance. Et c’était vrai »

Elle était avec Suzanne Perrin à la maison de retraite du Sacré-Cœur à Gentilly et c’est elle qui est partie la première. Les divers témoignages entendus au moment des messes d’adieu à Amiens et à Ivry (y compris ceux de la famille toujours proche d’elle) et les notes autobiographiques qu’elle nous a laissées –et que nous publions ci-après avec une légère remise en forme - montrent la radicalité évangélique de son engagement de vie d’équipe au service des plus pauvres.

 

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Quel chemin pour ma vie ?


J’ai rencontré Madeleine pour la première fois au printemps 1951, alors que jeune assistante sociale à la S.N.C.F., dans une cité de cheminots de la banlieue nord, je cherchais mon chemin. C’était le temps où le service social cherchait aussi son chemin avec les ‘Résidences sociales’, comme à Saint-Denis, où les assistantes sociales venaient vivre dans les quartiers populaires, pour partager la vie et prendre en charge les besoins des familles, avec aussi une inspiration spirituelle. A l’autre bout – si l’on peut dire – il y avait les recherches de la Mission de Paris, avec le Père André Depierre de Montreuil, de partage intégral de la vie ouvrière avec une intention missionnaire forte.
Je pense que Madeleine a participé à cette mouvance et à ces recherches, mais avec une exigence radicale de vie donnée à Dieu qui transcendait tous les engagements professionnels et le mode d’insertion. Très vite la vie communautaire des Équipes de Madeleine qui les situaient aux carrefours de tous ces courants, a imposé des choix. Cette vie d’équipe ouverte à tous sans exclusion, dans une vie d’Évangile toute simple, a imposé une vie sans structures sociales ou professionnelles. C’est le choix que fit Madeleine en 1946 quand les circonstances l’amenèrent à donner sa démission de la Mairie d’Ivry et à quitter le service social.

 
Rencontre de Madeleine et vie d’équipe


Quand j’ai rencontré Madeleine pour la première fois, mon problème n’était pas d’ordre professionnel : même si celui-ci a réapparu par la suite, mais d’ordre personnel. Je rejetais violemment la vie religieuse : son cadre, ses coutumes, ses règles me hérissaient. Je revois Madeleine assise sur le bord d’un canapé, terminant lentement un raccommodage, avant d’entamer la conversation. Elle répondit à mes questions sur la vie d’équipe, sur la façon de vivre la pauvreté, l’obéissance, la vie fraternelle. Munie de ces bagages et d’une invitation à venir partager une soirée autour de l’Évangile, je suis repartie ruminer tout cela. Ce qui m’a frappée alors c’est la discrétion de Madeleine et sa disponibilité à mes questions, son refus d’influencer ou de conseiller, sa simplicité et son écoute intériorisée.
J’étais venue voir Madeleine sur le conseil d’un petit frère du Père de Foucauld qui m’avait dit : « Vous pouvez lui faire toute confiance ». Et c’était vrai.
Je suis arrivée le 3 novembre 1951 dans l’équipe d’Ivry après une retraite à Bagneux avec le père Lorenzo. Vivaient rue Raspail Madeleine, Christine, Loulou, Suzanne P., Suzanne L.. En face, rue Blanqui, vivaient Raymonde Kanel, médecin et Hélène Spitzer. En 1951-1952, j’ai vécu rue Raspail une vie fraternelle très riche, très intense de partage des activités, à la découverte des nombreux amis de l’équipe. Madeleine était l’animatrice toujours en éveil des besoins et des attentes des amis. Cette vie avec Madeleine et les autres m’a permis de découvrir l’essentiel de la façon de vivre l’Evangile dans une ‘vie ordinaire’ et d’approfondir l’appel commun. Chaque mois Madeleine dispensait aux « nouvelles » des réunions de réflexion sur la prière, les conseils évangéliques, la pauvreté, l’obéissance et … Chaque semaine un partage d’Evangile mettait très fidèlement l’équipe à l’écoute de l’Evangile.

 
Mon parcours


A Ivry je travaillais en intérim comme O.S. chez Japy (machines à écrire), puis aux « Œillets métalliques », découvrant la vie ouvrière mais sans avoir le temps d’y être naturalisée.
En octobre 1952, j’ai rejoint l’équipe de Doncourt, cité dans le bassin de Longwy, avec Suzanne Perrin et Monique Joubert et j’ai travaillé avec une jardinière d’enfants au Jardin d’enfants de la Cité.
En octobre 1955, après trois ans dans l’Est, avec Hélène Spitzer nous avons démarré une équipe à Paris, surnommée par Madeleine, « Camp volant » ; par suite des difficultés de logement en France, nous avons déménagé 7 fois en deux ans au gré des logements de fortune qui nous ont hébergées ; hôtel meublé, chambres chez l’habitant…Jusqu’au jour où, sans domicile, nous sommes revenues rue Raspail. J’ai adoré passer un an dans l’équipe de Madeleine, mais c’était un temps où elle était malade et participait peu à la vie matérielle de l’équipe. Elle en restait l’âme et l’équipe l’entourait de son mieux. Cela a été un temps difficile pour le Groupe. Beaucoup de questions se posaient sur l’orientation de la vie des équipes.
En 1958, la découverte d’un petit logement à Paris 13ème, avenue d ‘Ivry près de la paroisse St Hyppo a permis à l’équipe « Camp volant » de devenir plus stable. Hélène Spitzer, qui servait de secrétaire à Madeleine, allait tous les jours à Ivry et faisait le lien entre les deux équipes. C’était le temps des questions et des incertitudes sur l’avenir du Groupe, et un éventuel rattachement à un Institut séculier. Les liens de confiance et d’affection avec Madeleine restaient profondément enracinés, mais ce fut une période difficile.
Après six mois de formation comme travailleuse familiale à la C.A.F. de Paris, j’ai travaillé quinze ans dans les familles populaires de la banlieue Sud de Paris : Créteil, Vitry, Villejuif.
Jusqu’à l’appel de l’Algérie en 1962.

Francette Rodary
(Archives des Equipes)


Les dernières années


Après avoir vécu en Algérie ou elle était travailleuse familiale, Francette rejoint une équipe à Amiens en 1982. Elle habite en immeuble H.L.M. sur les quartiers Nord. Elle sera aussi très fidèle aux réunions de l’équipe Mission de France. Elle se rend disponible aux travailleurs immigrés, aux sans-papiers et demandeurs d'asile. Francette connaît beaucoup de demandeurs d'asile à la rue, elle connaît aussi des presbytères spacieux très peu occupés. Elle demande si des prêtres amiénois étaient prêts à accueillir chez eux. Après quelques péripéties et une rencontre avec l'évêque, une maison du diocèse leur a été allouée à condition qu’un comité gère. Quelques années plus tard, il faudra fermer cet accueil faute d’argent. Il fallait 450 euros par mois, presque rien quand on pense aux nuits d’hôtel payées par les structures sociales.
Suite à un accident de voiture, Francette est touchée à la colonne vertébrale et est hospitalisée pendant plusieurs mois. Fragilisée et âgée, elle continue à accueillir dans l’appartement qu’elle occupe avec Janette. Ses gestes d’accueil marquent le voisinage.
A 87 ans, elle nous dit : « Un jour on découvre que c’est soi-même le pauvre et qu’à son tour on a besoin des autres. Cela ne s’accepte pas en un jour. C’est le partage de la condition humaine de pauvreté, une pauvreté que l’argent et l’entraide ne guérissent pas. Cela nous tombe dessus parfois tout d’un coup comme le vieillissement, on ne s’y attendait pas. »
Elle entre en maison de retraite fin 2012 à l’âge de 90 ans.


(D’après un témoignage de la Mission de France que nous remercions)


 

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