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SI LA CHARITE EXISTE

Découvrir le volume 4 des écrits aux équipières

Cet ouvrage qui paraîtra en octobre prochain - c’est le tome XVI des Œuvres complètes – reflète la période de renouveau vécue par le groupe de « La Charité » de 1958 (année d’entrée en vigueur de la Charte écrite par Mgr Veuillot) au départ missionnaire pour Abidjan en 1962. Les extraits ci-après montrent la profondeur et la vitalité des enseignements de Madeleine Delbrêl à ses équipières

Prière de « La Charité »,


(composée par l’Abbé Lorenzo et donnée à « La Charité » le 8 décembre 1941. Elle fut récitée chaque soir en équipe durant de très nombreuses années) :

Mère du bel amour


Faites-nous en vérité filles de l’Église

Nous vous saluons, Marie, pleine de grâce, le Seigneur est avec vous.
Nous vous donnons La Charité, pour que Jésus soit en elle et la remplisse de grâce.
Maison d’or, faites que nous soyons pauvres des choses de la terre, mais riches du Seigneur.
Vierge immaculée, gardez notre cœur pur, afin que nous suivions l’agneau partout où il va.
Servante du Seigneur, apprenez-nous à obéir et à n’être plus rien.
Mère du bel amour, faites-nous, en vérité, épouses du Christ, filles de Dieu et de l’Église.
Sœurs de nos frères du ciel et de la terre.
Que toutes, nous soyons un seul cœur et une seule âme dans la charité du Seigneur Jésus.
Cause de notre joie, soyez avec nous tous les jours de notre vie pour nous faire aimer tout ce que Dieu veut.
Miroir de justice, faites nous saintes.
Et à l’heure de notre mort, porte du ciel, recevez-nous en paradis où tout est charité.
Ainsi soit-il
Immaculée conception
1941

 

* * *


« Si la Charité existe… »



(…) Le Seigneur a dans l’Évangile sans doute proposé beaucoup de vocations à son amour. Un des faits déterminants d’une vocation est qu’à un moment, pour l’un d’entre nous, un seul appel soit entendu et que tous les autres restent seulement connus, qu’un seul appel nous appelle et que nous ne pensions même pas à nous retourner pour les autres.
À la charité, l’appel que nous avons entendu est celui qui commence par notre nom, qui continue par « quitte », pour continuer encore par « viens » et dont le « suis-moi » dure toujours. (…)
Pour nous donc aimer le Seigneur c’est, quand il dit : « Madeleine, Hélène, Suzanne, Francette » de le regarder, d’écouter, d’attendre.
Quand à toutes il a dit « Quitte » - aimer le Seigneur c’était quitter ; « vends » : c’était vendre » - et cela sans autre motif que de faire ce qu’il dit de faire ; parce que pour l’aimer à ce moment-là il faut faire ça. (…)
Parce que, quand il nous a dit « viens », pour nous, l’aimer, c’était aller à Lui, en tenue de route, il fallait avoir sa liberté de mouvement : quitter, vendre, ce n’est pas autre chose pour nous que la liberté de le préférer.

C’est pourquoi revenir où nous étions, reprendre ce que nous avions (…) nous rendrait misérables, nous rendrait captives. Cela nous arracherait ce que Jésus nous a donné pour le préférer à nous, pour le rejoindre là où il est pour nous toujours : sur la route.
Car le lieu d’où le Seigneur nous dit « Viens » ne figure sur aucune carte, ni sur aucun plan. Il est pourtant un lieu que connaît notre chair et notre sang, un lieu de la terre ; un lieu que connaît notre cœur : il commence là où finit la rupture nette avec ce d’où nous venions, avec ceux que nous aimions, avec ce que nous faisions. Mais il est pour nous en même temps le commencement de la vie commune avec le Seigneur. C’est là aussi que commence la vie commune entre nous parce que chacune de nous avait été choisie d’avance pour ce même rendez-vous, pour le même point de départ dont aucune ne connaissait l’itinéraire sinon qu’il suivait Jésus-Christ. Et je crois que nous pouvons dire qu’à partir de ce moment-là il n’y a pas pour nous la plus petite croissance d’amour pour Jésus-Christ qui ne soit croissance de charité entre nous. Quand notre amour mutuel se fragilise, c’est que nous avons suivi Jésus comme des chevaux qui dorment.
Quand Jésus nous a dit « Suis-moi » nous avons fait ce qu’il disait. Nous n’avons pas demandé où il allait parce que ça nous était égal ; nous n’avons pas demandé à aller quelque part. Nous étions arrivées où nous allions avec Jésus-Christ. Mais pour rester avec Jésus-Christ, il faut continuer à le suivre.
Voilà ce que nous appelons « suivre Jésus-Christ » et qui constitue les lois organiques de notre vie. C’est autour de ses lois que notre vie qui semble sans cesse se faire et se défaire reste organisée en fonction [de] ce qu’elle doit pouvoir être et pouvoir faire.
Imiter Jésus et le suivre n’est pas une rétrospective évangélique. Ce n’est pas davantage l’application d’un système pour contempler ou pour agir.
C’est apprendre de Jésus ce qu’est Jésus, comment vit Jésus et pour quoi vit Jésus et c’est petit peu par petit peu apprendre à devenir ce qu’il est, à vivre comme il vit, à le vivre pour la même raison que lui.
 

La prière


La prière est une conséquence constante de la vie de foi. Sous une forme ou sous une autre, elle a la vitalité de notre foi. Le choix d’une vie, où le don au Seigneur ne se fait pas à travers des frères choisis par nous ou un service connu de nous, a normalement dans ses causes immédiates une prière exigeante. Cette prière est en revanche exigée de nous. D’abord comme une sorte d’activité sensorielle nécessaire pour vivre en relation pratique à Jésus. Il n’y a pas d’Évangile vécu qui ne doive être d’abord un évangile prié. Jésus ne nous laisse pas user de ses paroles sans nous dire comment on en use et cela seul demande une extrême docilité de tout nous-même à la prière. Jésus est le Fils de Dieu. On ne peut pas vivre près [de] Dieu sans qu’il nous apprenne ce que Dieu en tant que Dieu veut à la base de toute prière et qui est l’adoration. L’Évangile nous apprend peu à peu à lier l’adoration à tout ce qui est sacrifice, à ce qui fait de nous-même un sacrifice ordinaire, signifié d’avance par les actes du départ qui ne restent libres et vivants que sans cesse complétés, rendus plus vrais par la prière. Le temps réellement sacrifié que comporte la prière lui donne une parenté avec la chasteté, la pauvreté, l’obéissance : elle en maintient l’intention toujours plus vraie et toujours plus libre.(…)

Le jour où la prière de l’Église se trouverait nous dépayser, il faudrait nous alarmer. Ce serait le signe que quelque chose s’est perverti dans notre vie, cela pour la raison très simple : si c’est dans l’Église et par l’Église que Jésus continue à prier, si la prière officielle de l’Église offre la prière même du Christ, si par surcroît cette prière est par elle-même un enseignement prié de l’Évangile et la garantie de garder la prière chrétienne en contact avec tout ce qui dans l’Évangile doit être gardé et repassé dans nos cœurs, ce que Jésus nous enseigne au jour le jour dans notre vie ne peut être que la continuation ou une préparation de la prière liturgique dans son esprit, dans son déroulement, dans ses formes essentielles. Le Seigneur nous apprend qu’un des travaux pour le Royaume dont nous sommes dans le monde les tâcherons, est de porter comme une traduction vivante de la prière même de l’Église là où on ne prie pas ou là où on ne prie plus et où la gloire de Dieu ne trouve plus de glorification par les hommes.
Ce que la prière a d’inséparable avec le sacrifice elle l’a avec la charité fraternelle. Dans les deux elle est l’« œil pur » qui garde et le sacrifice et la prière dans ce qui est leur raison d’être : la glorification de Dieu. Jésus pour nous la rappellera du rude au tendre. Sa sollicitude se fait jalouse comme si en l’oubliant nous devenions insensés. Le sacrifice le glorifie comme Dieu ; l’amour fraternel comme Père.
 

L’amour fraternel


Le Seigneur ne cesse d’être notre Maître. Mais quand il nous enseigne l’amour fraternel c’est avec un tel luxe qu’à travers tout ce qu’il dit on comprend qu’il parle de « son commandement ». Il nous y apprend une seule chose, il nous la donne à croire toute entière : c’est la Charité. Pour nous habituer à croire avec une foi vivante, il nous conduit à cette vérité par beaucoup de chemins. Il nous la fait atteindre par tout ce qui en elle est accessible à notre esprit et à notre cœur. Il nous accoutume à travers ce que nous pouvons percevoir ce que nous savons obscurément à travers lui : le mystère de la charité théologale, de notre adoption en tant que Fils, de son amour de Fils pour nous les autres fils, et de cet amour qui pour être fraternel ne peut être que le sien.
Il éduque notre foi par des actes qu’il prend la peine de nous définir complètement et dont il nous apprend à faire la manifestation de ce que nous ne pourrions même pas dire : l’amour de Dieu. Depuis le bonjour à ceux qui ne nous aiment pas jusqu’au bien qu’il faut leur faire - et que nous ne verrions même pas si nous ne convertissions notre cœur.

 

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Cercle d’Évangile du 4 janvier 1959 : « … un tissu d’obéissances »


L’Évangile est celui de la présentation de Jésus au Temple (Lc 2, 22-40)

(…) Devant ces textes, nous nous trouvons devant un tissu d’obéissances.
Il y a comme un mouvement continu d’obéissance qui fait du récit quelque chose de simple, comme le faisait remarquer Germaine. Mais cette simplicité n’est pas dans les événements, qui sont par eux-mêmes compliqués, elle résulte de la qualité de cette obéissance.
Ainsi les choses compliquées deviennent simples si on leur obéit simplement. Tout le récit est un rebondissement d’acceptations successives, d’où cette allure de simplicité.

 

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Un surcroît de liberté pour glorifier Dieu, 4 mai 1959

 

(…) Fidélité et liberté sont les deux faces de cette pièce de monnaie qui est charité.
Sommes-nous fidèles à ce surcroît de liberté que nous donne notre vie pour glorifier Dieu ?
Si les ruptures ne continuent pas à être des libertés de surcroît pour glorifier Dieu, ce n’est pas honnête. (…)

Dans la Charte, ruptures et liberté sont liées. Les vertus évangéliques ne sont rien en elles-mêmes, elles sont un surcroît de liberté pour glorifier Dieu, une place que le Saint Esprit taille en nous pour que nous puissions accueillir le Seigneur lui-même. Cet accueil n’étant pas immobile, mais étant Jésus Christ se développant en nous, nous communiquant sa vie.
Ces ruptures c’est du vide et l’être surnaturel prend ses dimensions de croissance.
Il est difficile pour les vertus évangéliques de n’avoir pas de routine, mais de faire jaillir les actes sans cesse nouveaux de notre vie.
Pour éviter le cliché dans les vertus évangéliques : elles sont faites pour l’amour.(…)
Liberté = joie
Normalement un surcroît de liberté pour aimer doit apporter un surcroît de joie.
La liberté d’aimer ne se pratique pas seul : il faut que l’autre dise oui.
Le Seigneur a dit oui le premier, c’est une cause de joie pour nous.
Cet élément de joie est une sorte de symptôme de feu rouge pour nous empêcher de passer de ce qui n’est que notre insuffisance à ce qui est trahison.
On peut trahir avec très peu, il faut très peu de sable pour ensabler.(…)

Il ne faut pas être triste, mais ne pas escamoter la vigilance par rapport aux autres qui sont en danger.
À tout prix bannir l’élément cafard qui enlève la paix.
Dieu nous aime infiniment
Il nous donne la matière première pour aimer dans les circonstances qu’il faut accueillir comme expression de son amour. (…)

 

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Dieu est libre

Tout ce qui arrive, non choisi par nous, lui plaît
Nous ne sommes pas les jouets d’un hasard, mais l’objet d’un amour
Nous sommes libres parce que nous appartenons à Dieu, souverainement libres.
Nous l’avons accepté librement
Nous sortons de la liberté quand nous sommes en conflit avec la liberté de Dieu parce que Dieu seul est libre

 

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Extraits de : Madeleine Delbrêl, Si la charité existe, vol. 4 des écrits pour les équipières, tome XVI des Œuvres complètes, à paraitre chez Nouvelle Cité en octobre 2018).