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Une nouvelle édition de « Ville marxiste, terre de mission ».


En octobre prochain sortira chez Nouvelle Cité, la nouvelle édition tant attendue de Ville marxiste, terre de mission, livre épuisé depuis plusieurs années. Ce sera le tome XI des OEuvres complètes, préfacé par Mgr Claude Dagens. Une occasion de redécouvrir ce livre témoignage de Madeleine sur son itinéraire à Ivry de 1933 à la publication du livre en
1957. Il contient de très belles pages spirituelles comme l’extrait ci-dessous qui est la conclusion du livre.

DIEU DANS LA VILLE


(…) Si nous sommes responsables que Dieu ait été perdu par des hommes, nous devons peut-être en souffrir, nous devons surtout leur rendre Dieu. Nous ne pouvons pas donner la foi, mais nous, nous pouvons nous donner ; la foi a mis Dieu en nous, nous pouvons le donner en même temps que nous : à la ville. La question n’est donc pas de nous en aller n’importe où, ayant au coeur le mal des autres, il s’agit de rester près d’eux, avec Dieu entre eux et nous.
Un jour, pour révéler sa présence à un homme qui vivait l’exil d’un peuple et sa solitude religieuse, Dieu s’est servi d’une brassée d’épines. Dans le peuple des patriarches et des prophètes Dieu pour se manifester vivant, pour dire son nom, pour appeler un homme, s’est contenté d’un buisson, mais ce buisson était un feu. Sa vie de buisson était devenue tout entière la vie d’un feu qui venait de Dieu et qui restait à Dieu.
Pour rendre Dieu, le faire présent, en faire la compagnie des hommes nous n’avons pas besoin de valoir cher, une brassée d’épines suffit ; mais nous devons, sans valeur, sans surface, sans grandeur devenir, comme nous l’avions pressenti, sacrifice ; devenir une vie donnée au service même de la foi, au service de la vie même de Dieu.
Il s’agit d’une mort et d’une résurrection, de mourir à ce que nous aurions été si nous étions seulement des hommes, de ressusciter à ce que nous sommes en étant des hommes chrétiens. Il s’agit d’accepter la foi comme un amour vivant de Dieu, comme la vie de cet amour dans notre chair, dans notre coeur, dans notre esprit. De ne pas faire de la foi un contrat intellectuel où on se déclare d’accord, mais l’alliance dans la vie et pour la vie que la Sainte Vierge a exprimé la première :
« Qu’il me soit fait selon votre parole. »
Les paroles mêmes de l’amour vivant de Dieu, enfouies dans nos ronces sauvages, soyons assez soumis pour qu’elles soient libres. Les promesses faites par Jésus-Christ à « ceux qui les écoutent », « qui les gardent », « qui les conservent », « qui les observent », sont formelles et claires : elles promettent la présence de Dieu en nous, son action en nous, sa puissance en nous, sa lumière en nous, à la condition qu’elles établissent librement et impérativement en nous l’ordre qui est le leur : le primat absolu des deux commandements de l’amour. Si l’amour de Dieu est ainsi rendu libre en nous par notre entière soumission à lui, Dieu ne sera pas seulement présent, il sera manifesté, quelque chose de lui deviendra visible aux hommes, à nous-mêmes comme aux autres. Chaque circonstance contiendra les conditions d’un aspect de l’amour de Dieu vécu grâce à elles, traduit par ce qu’elles apportaient dans la vie d’aujourd’hui, à des gens d’aujourd’hui, par des tâches d’aujourd’hui. Et chacun de ces actes liés les uns aux autres, comme chaque parcelle de braise est liée au feu, sera comme un mot crié dans un message lu à voix basse. Chacun apportera avec lui l’exigence de l’amour évangélique, massive autant que minutieuse, où rien, même le plus petit détail, ne peut être mis à part.
L’amour vivant, infatigable, s’adressant à celui pour qui « Dieu est mort » lui annoncera la vocation des enfants de Dieu, car notre tendresse pour lui n’aura ni un geste, ni une parole, ni un battement de coeur, ni un appel d’angoisse, ni un silence de respect qui ne s’adresse, en lui, au Christ Fils de Dieu, parce que le Christ nous a dit de tout cela : « C’est à moi que vous
le faites. »
Mais attention, si l’homme pour qui Dieu est mort, si le marxiste est réaliste, Dieu est réaliste incomparablement plus. Pour nous garder d’un idéalisme qui masquerait nos omissions ou nos demi-mesures sous les dehors d’une vie priante – surtout pensante et rêvante –, d’une vie silencieuse – surtout timide –, d’une vie cachée – surtout fuyante –, d’une vie résignée – pour les autres – ; pour redouter l’idéalisme, nous n’avons pas à évoquer d’autre réalisme que ce réalisme de Dieu, au fond duquel nous n’avons pas fini de nous enfoncer.
Nous n’avons pas besoin, pour mise en garde et pour mise à l’oeuvre, d’autre chose que de rester à l’école de l’Église pour recevoir d’elle le message entier des enseignements évangéliques sur l’amour, pour le regarder, l’écouter, l’assimiler selon les règles vivantes que l’Église nous donne
aussi.
Avant tout, notre réalisme consistera en une certitude et une volonté égales de faire, à travers chacune de ces initiatives, une chose unique et irremplaçable : la mise en acte d’un amour qui est la volonté même de Dieu, par qui tout devient immense, non suivant la mesure des choses, mais d’après Dieu, qui n’entre pas dans les mesures. C’est sur cette unique prise d’énergie, courant de lumière et de force à la fois, que tout en nous devra puiser sa fidélité et son ardeur à vivre. Car en nous il faudra tout retrouver, le verre d’eau, la nourriture des affamés, toute la vraie nourriture de tous les vrais affamés, toutes les vraies nourritures et tous les vrais moyens de la donner, le logis des sans-logis, le pèlerinage des prisons et celui des hôpitaux, la compassion des pleurs, ceux qu’il faut partager et ceux dont il faudrait supprimer les causes, l’amitié pour chaque pécheur, pour les mal-vus, le plain-pied avec toutes les petitesses, l’attraction des obscurités, tout s’orientera, se complétera dans le mot « fraternel ». Car si nos biens deviennent ceux des autres, ils ne seront que le signe de notre vie donnée pour les autres, comme assimilée en droit par la leur, et qui, en fait, ne doit plus faire partie de nos intérêts.
Le chrétien qui vivra ainsi dans la ville touchera par tout son être la force de l’amour évangélique. La réalité de cet amour éclatera, hors de lui comme une évangélisation, en lui comme une illumination. Il expérimentera qu’agir c’est éclairer et que c’est aussi être éclairé ; que si prier c’est se laisser faire par Dieu, c’est aussi apprendre à faire l’oeuvre de Dieu.
Ce chrétien, alors, rendra grâce car tous ses gestes deviendront la manifestation d’un amour sans limite et sans exception, dont seul le Christ a dit aux hommes qu’ils devaient et le recevoir et le donner.
 

(Extrait du chap. 3 de la 3ème partie du livre : « Une vie de contradiction »)