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En primeur sur le tome XIV : "J’aurais voulu…" à paraître chez Nouvelle Cité en automne 2016.

Voici, ci-dessous, quelques extraits inédits de la première partie du livre "J’aurais voulu…" , 2ème volume des écrits pour les Équipes, qui porte sur la période 1950-56. En premier lieu une méditation très profonde sur le nom de famille du groupe, la « Charité » ; puis une réflexion alerte de 1953-1954 sur le sens du travail ; et enfin un aperçu du texte « Humilité et XXème siècle ».En encadré les paroles mêmes dites par Madeleine à Pie XII en août 1953.

Le nom de notre famille, 31 janvier 1953

 

S’il fallait aujourd’hui donner un nom à notre famille, je ne suis pas sûre que je serais d’accord pour lui donner le nom qu’elle a.
Mais, si je devais dire ce que je souhaiterais qu’elle soit, ce serait ce que ce nom veut dire.

Je suis hantée par le double mystère au milieu duquel doit passer notre vie comme une ligne droite : le mystère de la Charité et le mystère de l’Eglise.
Je crois que nous n’avons qu’une seule raison d’être : vivre la Charité dans l’Eglise.
Si nous n’y arrivons pas ou si nous y ajoutons quelque chose ce n’est pas la peine que nous existions.
Je ne crois pas qu’il y ait une autre petite famille qui n’ait choisi d’être que cela mais de l’être absolument, plusieurs ensemble.
Si nous ne le faisons pas cela manquera dans l’Eglise, et si nous faisons autre chose, nous sommes en « bis » et ce n’est pas la peine.
Dans l’Eglise, Epouse du Christ c’est toute l’humanité qui est appelée à son amour. Chaque baptisé participe à cet amour d’épousailles.
Avec tous les religieux, tous les êtres consacrés, nous avons accepté de nous contenter de ce seul amour.
Si nous ne lui dévouons pas notre être entier, ou si nous ne lui donnons pas les dimensions qui sont les siennes, nous sommes des célibataires qui ne servons ni à la diffusion de la vie, ni à celle de la Vie éternelle.
A l’aube du Nouveau Testament, St Jean Baptiste disait : « Celui qui a l’Epouse est l’Epoux, mais l’ami se réjouit1 … »
Des incroyants meilleurs que nous, des Chrétiens meilleurs que nous, n’ont pas été appelés à vivre en plénitude le mystère de l’Eglise épouse du Christ. Ils sont comme l’Ami qui se réjouit.
Notre tentation serait peut-être de nous tromper de vocation et de prendre celle d’ami.
Quelles que soient les choses que l’Epoux donne à ses amis : confiance, confidences, responsabilités : c’est à sa femme qu’il donne son nom, pour qu’elle soit ce qu’il est, fasse ce qu’il fait, et transmette sa propre vie à travers elle. (…)

Ce n’est pas parce qu’elle écoute son mari et le regarde que l’épouse est épouse, mais parce qu’elle le connaît autrement. Les yeux de l’ami seront peut-être meilleurs que les siens, et son intelligence comprendra peut-être mieux ce que dira l’époux. Ce que saura l’épouse il ne le saura pas.
Et c’est cela que sait l’Eglise et que nous savons en elle et qui est la Foi.
L’ami peut attendre l’époux, c’est la femme qui le désire, qui l’« espère ». Elle n’attend pas quelque chose de lui, elle l’espère lui, pour devenir vivante autrement.
Le désir de l’Eglise, c’est l’Espérance et elle en est tellement brûlée qu’elle ne peut rien désirer d’autre.
L’ami peut être riche ou pauvre ; il peut être libre ou esclave, la femme ne peut être que pauvre et elle ne peut qu’obéir.
L’amour pour elle est une pauvreté que seul son mari peut enrichir. L’enfant qu’elle porte et forme s’arrache d’elle et la laisse pauvre à nouveau.
L’amour est pour elle une obéissance : c’est passive qu’elle est fécondée et passive qu’elle enfante.
L’Eglise est dans le monde la grande pauvre et la grande obéissante et en elle nous ne pouvons pas trouver l’amour sans pauvreté et sans obéissance.
Ce n’est pas seulement en nous trompant entre le Royaume des Cieux et la Cité terrestre que nous cessons d’être avec l’Eglise épouse pour devenir des « amis ».
C’est aussi quand pauvreté, obéissance ou pureté deviennent des choses « en soi » et non des conditions d’amour.
C’est aussi quand la Foi et l’Espérance – qui sont les grands moyens pour l’amour, mais qui passeront – sont vécues trop faiblement ou incomplètement par nous et nous laissent à mi-chemin.
L’ami c’est celui qui avec du relatif, fait de l’absolu. Nous, nous n’en n’avons pas le droit.
Mais si nous acceptons de vivre avec et dans l’Eglise, cette simple et forte vocation à l’amour, nous porterons pour de bon le nom de Jésus Christ, tout ce que nous demanderons en ce nom nous sera accordé ; mais si nous comprenons à quel amour nous avons été appelées, c’est pour de bon que nous porterons le nom de Jésus Christ et que, demandant tout ce que nous voudrons, cela nous sera accordé, nous serons « efficaces » de l’efficacité même de Dieu, mais pour ce qui est l’œuvre de Dieu.
 

1 Jn 3,29

* * *


Mon travail, 1953-1954


(…) Pour répondre aux questions de Francette, je pose d’abord des questions qui s’apparentent aux siennes :
- Est-ce absurde pour moi de faire ce travail ? (2)
- Pourquoi est-ce que je le fais ?
- Cela posé, qu’est-ce qu’il m’apporte ?

Pour bien répondre à la question sur l’absurdité, je pense que je dois faire une rétrospective « travail ».
- de 10 à 16 ans apprentissage musique.
- Option pour une « vocation » écrivain.
- 18 ans : dessin avec intention d’illustrer mes « œuvres »
- 24 ans études infirmière virant sur Service social.
- 29 ans Ivry : service social privé + service paroissial
- en 1939 Service social officiel pendant la guerre et l’année qui a suivi la Libération.
- à ce moment-là, sur la demande du groupe, abandon de ma situation pour le travail du « groupe ».
- entrelardage de travail de maison.
- 1952 coopérative

Toujours pour répondre à Francette, si je me retrouvais en 1933 avec ma mentalité actuelle et que l’on me demanderait de « choisir » un métier qu’est-ce que je prendrais ?
Je serais très embêtée d’avoir à choisir.
Tout compte fait, j’essaierais de me voir objectivement et dans les métiers qui correspondent à mes aptitudes, je verrai celui qui serait le plus réalisable pour moi et le plus dans la « suite » de ce que Dieu m’a déjà amené à faire.
Je pense que j’en reviendrais à mes premières amours, soit à la rédaction, vraisemblablement au journalisme.
C’est un métier où il est facile de rester pauvre quand on n’a pas de génie, il vous met dans un carrefour de gens.

D’autre part je crois que si sur le plan humain les idées mènent le monde, elles le mèneraient aussi si on mettait davantage en liberté les idées mêmes du Seigneur.
Si j’avais été un garçon et que l’Eglise ait bien voulu de moi j’aurais, je crois, voulu être Prêtre. Prêtre j’aurais voulu prêcher, parce que c’est une des principales imitations du Seigneur et une des choses qu’il a le plus dit de faire.
Je pense que la vérité fait plus avancer les choses que les défilés.
Je pense aussi que les deux façons dont on peut déborder la petite parcelle de manifestations de Dieu de notre vie, c’est ce que nous disons de Dieu et de sa volonté et ce que dans la Grâce nous vivons de son amour.
Or, du journalisme à la comptabilité il y a un monde.
Cela a tout à fait l’air absurde. Et quoique ne pratiquant pas toujours une sérénité olympienne, tout compte fait je suis assez contente de mon sort.

 

(2) Madeleine travaillait à l’époque à la coopérative ouvrière Ibéry comme comptable


* * *


Humilité et XX° siècle 1955-56


(…) L’humilité est active comme la terre dont elle tire son nom.
Elle est le sol privilégié, peut-être le seul, de l’adoration.
« Ne rien avoir, ne rien savoir, ne rien pouvoir ».
Elle nous fait néant, « exaninavit3 », un néant réceptif à deux réponses, un néant qui peut encore, parce qu’il est humain, dire oui ou non.
Le non, c’est le désespoir, un orgueil si bien grimé qu’on ne peut le reconnaître ; un refus de perdre sa vie parce qu’on ne comprend pas justement qu’il s’agit de perdre évangéliquement sa vie et que sans fixer les yeux sur les promesses de Jésus-Christ, cette sorte de destruction de nous-mêmes nous est proprement intolérable.
Le oui, c’est le commencement d’un véritable amour pour ce Dieu qui n’accepte cet amour que de ceux qui reconnaissent le tout qu’il est et le rien dont il les crée sans cesse.
L’humilité n’est si importante que parce que sans elle les actes de Dieu à travers nous sont impossibles ou amputés.
A chacun, elle prépare la terre dont il sortira aujourd’hui… ou beaucoup plus tard.