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En primeur sur les inédits du tome XIII

(1er volume des écrits pour les Équipes, à paraître en octobre 2015)
Nous continuons à vous présenter des extraits du tome XIII, cette fois tirés de trois écrits de la période 1935-1938. Ce sont des enseignements donnés par Madeleine à ses équipières à diverses occasions. Tous ces textes sont inédits.

 

« Et ton prochain ? », 29 octobre 1935

 


Depuis toujours, le Verbe nous nomme dans le sein de son Père. Chacun d’entre nous existe, individuellement devant Jésus. Il nous connaît un par un. Il n’y a pas d’étranger pour Jésus. Tous existent pour lui parce que tous reçoivent la vie de son Père. Il connaît la vocation de chacun, et aime dans cette vocation la pensée d’amour de son Père.

Nous aussi notre première façon d’aimer les hommes sera de les connaître. Nous ne pouvons pas les connaître selon un mode humain, mais nous pouvons, si je puis m’exprimer ainsi, les « croire ». Nous pouvons dans notre prière, nous enfoncer par la foi dans la pensée de Dieu, Père, Fils et St Esprit, et là dans l’humanité de notre pauvre esprit, adorer obscurément et avec certitude le Verbe connaissant tous les êtres.

Nous pouvons, toujours dans cette obscure contemplation, être présents devant des millions et des millions de créatures, les appeler par leur nom, les présenter une à une au Père, rien qu’en nous associant à cette sollicitude personnelle dont le Christ Jésus entoure toutes les âmes humaines. Nous pouvons enfin adorer, la vocation universelle de tous les êtres, et, continuant cet hymne de silencieuse admiration, nous abîmer dans la Providence du Seigneur.

***

 

« Esprit évangélique », 6 décembre 1937



Le bonheur d’être chrétien est un si grand bonheur que nous serions tentés, quelque fois d’amplifier nos capacités de joie pour être capable de le porter, et loin de là, nous faisons la grimace sur une quantité de minutes et peut être même d’heures où c’est le ciel tout entier que le Bon Dieu veut nous donner.
Elle est une ingratitude et elle est une infidélité.
A celui qui transmet la bonne nouvelle le premier témoignage qui sera demandé est le témoignage de sa joie.
Notre joie est le signe visible de notre foi.
Quand nous sommes joyeux c’est la présence de Dieu en nous qui transparait. Quand nous sommes maussades nous sommes comme des vases de terre opaques où une lampe serait captive.
Serions-nous des prodiges de pénitence, de charité, de zèle apostolique, où nous sommes des prodiges tristes nous n’apprendrons rien à personne sinon que le joug du Seigneur est pesant et que bienheureux sont ceux qui peuvent y échapper.
La joie – je ne dis pas le bruit – est le signe vivant de la charité.
Dieu est toujours là – Celui qui aime est heureux là où est celui qu’il aime.
Si nous aimons Dieu, Si nous aimons Dieu notre joie doit être permanente.
« Rien ne pourra vous ravir votre joie … »
Les plus affreuses épreuves ne sont pas inquiétantes tant que notre âme est dans cette joie. Les réussites, la tranquillité sont inquiétantes si nous sommes tant soit peu dans la tristesse car là commence le seul malheur qui compte : s’aimer à la place de Dieu.
Si le Christ a expérimenté la tristesse des hommes c’est qu’il a voulu devenir péché pour eux, et rejet de Dieu.
Si nous voulons lui témoigner notre gratitude nous devons, nous, connaître la joie en Dieu, en prenant chaque jour conscience davantage de notre condition de racheté, de notre condition de réintégré dans la communauté divine.


Esprit de joie, mais aussi esprit de liberté
Ce mot auquel on donne trop souvent une saveur amère, « détachement », est synonyme de libération.
C’est tout juste si nous ne nous attendrissons pas sur les détachements qui nous sont demandés au lieu de les accueillir comme un prisonnier accueille ses libérateurs.
Esprit de liberté qui est le côté positif de la vertu de pauvreté.
« Je suis attachée à … » phrase révélatrice.
Nous sommes riches de tout ce qui nous attache.
Il ne faut pas s’imaginer qu’une fois fait le grand départ et notre porte-monnaie allégé de ses revenus habituels nous sommes conformes en pauvreté.
La richesse ce n’est pas ce que nous possédons mais notre ferveur à la posséder.
On peut user de beaucoup de choses et être un vrai pauvre. On peut n’avoir qu'une paire de ciseaux ou un stylo et être très riche.
C’est être attaché qui compte.
Etre au milieu de beaucoup de choses et ne « tenir » - encore une expression qui dit beaucoup beaucoup – à aucune est moins riche que d’être en face d’une seule chose à laquelle nous sommes attachés.
Que Dieu soit pour nous la cime de montagne qu’il faut atteindre ou l’abîme où il faut se perdre, être attaché c’est toujours rester à mi-côte.

***

 

« Charité fraternelle », 30 mai 1938

 

 L’amour de Dieu et l’amour du prochain ne sont pas deux choses mais une seule et même chose.

Or, qu’est-ce qu’aimer ?
Aimer c’est essentiellement vouloir effectivement et non affectivement du bien à celui qu’on aime. C’est donner à chacun le bien que nous pouvons lui donner au moment même où nous nous trouvons près de lui, sans attendre d’avoir à lui sauver la vie, humaine ou éternelle.
Or pour la charité comme pour toute la vie chrétienne, la consigne de Notre Seigneur est formelle : celui qui est fidèle dans les petites choses le sera aussi dans les grandes.
Nous n’aurons pas la force de mourir pour nos frères si nous n’avons pas su, quand nous n’avions que cela à faire leur sourire gentiment un jour de migraine ou aller répondre pour eux au téléphone, ou aller ouvrir la porte à leur place.
C’est nous qui évaluons la charité fraternelle au genre et à la taille de ce que nous faisons pour les autres.
Dieu, lui, regarde seulement si nous sommes en état d’amour.
Dieu préfère celui qui ne pourra donner que des miettes mais qui les donne sans se lasser et aussi sans les compter à celui qui produira des actions onéreuses en en tenant le catalogue comme s’il s’agissait d’événements occasionnels, d’un travail présent à certaines heures et non de cet état d’âme qui ne doit pas plus cesser que les battements de notre cœur.
« Celui qui n’aime pas demeure dans la mort. »

 

Madeleine Delbrêl