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EXTRAITS DE LA "MISERICORDE SELON MADELEINE"

Pour Madeleine Delbrêl, se livrer à la miséricorde, « ce n’est pas ressentir une émotion passagère. C’est recevoir de Dieu ce qui nous met en mesure de rendre ce monde plus chaleureux, moins dur, plus respectueux de chaque personne, plus imprégné de charité. » Dans le livre qu’ils consacrent à « La miséricorde selon Madeleine Delbrêl », Gilles François et Bernard Pitaud témoignent pour nous aider, de quelques-uns de ses écrits, mais aussi de sa vie quotidienne. Ils présentent successivement quatre textes en les illustrant par des aperçus sur le contenu d’un des plus beaux objets que Madeleine nous ait laissé : son livre de messe qu’elle appelait son « Herbier ». Voici ci-dessous, quelques extraits du livre.

« Chaque matin, à l’aube, Madeleine emportait son « Herbier » avec elle à la messe. Elle l’ouvrait là où la liturgie lui fixait rendez-vous. En l’ouvrant, elle y trouvait les prières du jour et en même temps, au fil des pages, les personnes qu’elle avait rencontrées la veille ou il y a dix ans.

herbier de madeleine

L’Herbier de Madeleine : un livre gonflé de miséricorde


 

Cet « Herbier », son missel, est un objet familier s’il en est. Il est gros de toute une vie qui palpitait entre - ses mains, comme elle l’a écrit dans l’une de ses prières : 

 

« …nous sentons notre faible amour s’épanouir en nous comme une large rose, s’approfondir comme un refuge immense et doux pour tous ces gens dont la vie bat autour de nous. »
La miséricorde qui se manifeste dans l’Herbier de Madeleine a pris la forme d’une vaste litanie d’amitié où se côtoient les joies, les douleurs, les péchés et les guérisons des femmes et des hommes rencontrés tout au long de sa vie.
(…)
Révélée et réalisée en Jésus-Christ, la miséricorde divine nous appelle à être nous-mêmes miséricordieux pour nos frères, c’est-à-dire à « revêtir » la miséricorde de Dieu à leur égard. Nous ne pouvons être les disciples du Dieu miséricordieux que si nous pratiquons nous-mêmes la miséricorde. Être miséricordieux pour nos frères : en voici trois exemples qui se suivent dans les pages de l’ « Herbier ».
Tout d’abord une petite carte « Bonne fête », signée de « Tata Lou à sa Petite Madolaine, 22 juillet 1953. » Tata Lou était une clocharde, comme on disait à l’époque, que les prêtres de la paroisse avaient envoyée au 11 rue Raspail, là où Madeleine habitait avec ses équipières. Elles l’avaient hébergée durant un temps, avant qu’elle puisse aller dans une maison de retraite. On se souvenait encore, cinquante ans après, qu’elle était devenue une amie, une « petite dame très proprette », et qu’elle s’appelait Marie-Louise. Juste avant, on trouve une carte postale de Biarritz, envoyée par un prêtre ami, Jean, en grande solitude dans son équipe sacerdotale et en grande souffrance personnelle ; petite carte de vacances, anodine en apparence, mais cinquante ans après, bien au-delà de la mort de Madeleine en 1964, ses équipières se souvenaient bien de ce prêtre. Longue mémoire de tendresse et de miséricorde qui déborde Madeleine elle-même. Si l’on feuillette encore l’Herbier, juste après se trouve une coupure de journal, une photo représentant les immeubles de la cité Marat, une des plus grandes réussites de logement de la municipalité communiste d’Ivry. Madeleine connaissait bien les très mauvaises conditions de logement de nombreux ivryens à cette époque.
Ces trois exemples pris à la suite laissent un peu apercevoir son horizon : tous ceux vers lesquels le Christ est allé en priorité, les petits, les pauvres, les pécheurs. »
(Introduction, pp. 10-14)

 

* * *

 

« Madeleine a donc fait l’expérience de ces larmes qui montent aux yeux de ceux qui ne peuvent croiser la douleur du monde sans y participer, sans la partager, sans la ressentir en eux-mêmes. Pourtant, elle va plus loin encore, au point que ses expressions, mal comprises, pourraient susciter la révolte ; c’est comme si, à ses yeux, la douleur était nécessaire pour que la miséricorde puisse s’exprimer. Elle écrit en méditant la béatitude de la miséricorde : Sans chagrins à consoler, sans misères à transfigurer, sans faiblesse à compléter, la miséricorde errerait sans trouver d’hospitalité. Voudrait-elle dire que Dieu aurait besoin de notre faiblesse pour exprimer ce qu’il est au plus profond de lui-même ? Cette interprétation ne correspond à rien dans la personnalité de Madeleine, saine et pleine de bon sens, et très joyeuse dans la vie quotidienne. Madeleine prend simplement la vie comme elle est. La souffrance, elle ne la recherche pas, elle la trouve à chaque pas sur son chemin ; elle ne l’évite pas, elle ne la fuit pas ; elle s’y arrête et elle l’affronte. Et elle découvre alors que Dieu y a déjà fait sa demeure et qu’il y révèle de manière privilégiée son cœur miséricordieux. La douleur est la matière du feu de l’Esprit, elle est la résidence du cœur de Dieu. Elle est pourtant le fruit dur de nos inévitables limites de créatures que le péché de l’humanité, enfoncée dans son égoïsme, dans sa volonté de puissance et de destruction, transforme en manques intolérables et amplifie de ses propres laideurs. Dieu ne la supporte pas plus que nous. C’est pourquoi il y fait sa résidence privilégiée pour nous aider à la vivre, lui donner un sens et la vaincre quand c’est possible. Dieu ne siège pas seulement au milieu des anges ! »
(Chapitre 2, pp 57-59)

 

* * *

 

« Il faut évangéliser les milieux de ceux qui ont charge de la misère humaine et qui ont pour tâche de la soulager : des services entiers de miséricorde sont devenus des pays sociaux qui attendent d’être évangélisés. Madeleine emploie le mot pays pour indiquer des secteurs de vie, de travail. Ces secteurs attendent d’être évangélisés et ils doivent l’être. Il faut que tous ceux dont la fonction est de soigner, consoler, guérir, deviennent ou redeviennent des chrétiens. Elle ne demande donc pas que l’Eglise reprenne en mains l’organisation de la miséricorde, elle demande qu’on évangélise ceux qui l’exercent, pour que la miséricorde reste branchée sur sa source qui est le cœur du Christ. Elle prend acte de la situation de sécularisation dans laquelle nous nous trouvons, mais elle souhaite vivement que l’Eglise annonce l’Evangile à tous ceux qui ont mission de soigner, de soulager, de guérir, pour qu’ils sachent ce qu’est la vraie miséricorde, celle qui ne risque pas de se diluer dans une simple amabilité doublée de compétence technique ou en simple générosité humaine, aussi belle soit-elle. Si nous voulons faire vivre la miséricorde en ce monde, il faut des chrétiens qui la maintiennent reliée à son origine. La miséricorde ne sera missionnaire que si l’Eglise elle-même est missionnaire auprès des gens engagés auprès des souffrants. »
(Chapitre 3, p. 76)