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L’Affaire Rosenberg : deux lettres inédites de 1953 au Père Jean Guéguen

Ces deux lettres inédites de remerciement de Madeleine Delbrêl au Père Jean Guéguen, des 13 et 17 janvier 1953, manifestent très clairement le regard qu’elle porte sur le Pape et la vocation de l’Église, habitée par une façon d’aimer inconditionnelle et par l’existence de chaque homme qui dépasse toutes les combinaisons humaines. Elle résume aussi en quelques mots son attitude apostolique avec ses amis communistes.

Rappel historique
En pleine Guerre froide, deux chercheurs américains, les époux Rosenberg, sont accusés d’avoir livré à l’URSS des secrets atomiques. Ils sont condamnés à mort en 1953. Des avocats anglais puis français, qui ont eu connaissance des minutes du procès, sont convaincus qu’il s’agit d’un montage d’accusations sans preuve. Ils veulent alerter des personnalités et pensent à Madeleine pour toucher le Pape… L’un d’eux a eu connaissance de son voyage à Rome en mai 1952. Christine de Boismarmin dans sa biographie se souvient et précise : « Elle ne se dérobe pas ; mais elle pense que, bien plus qu’une simple chrétienne, son ami avocat, qui est juif [Maître Haas], sera reçu avec intérêt au Vatican.
Elle l’adresse au père Guéguen avec qui elle est en relations épistolaires depuis son voyage silencieux à Rome [le 6 mai 1952]. La piste se révèle la bonne, puisque cet avocat est reçu successivement par Mgr Veuillot, de la section francophone de la secrétairerie d’État, et par le pro-secrétaire d’État, Mgr Montini, le futur Paul VI. Le Saint-Père, transmettent-ils, a été touché de ce qu’un avocat juif ait fait le voyage. Il interviendra certainement pour signaler l’inquiétude exprimée par de nombreux chrétiens et faire appel à la grâce présidentielle. » Cette affaire aura une issue douloureuse puisque les Rosenberg seront tout de même exécutés dans la nuit du 19 au 20 juin 1953.

Le 13 janvier 1953

Mon Père,
Surtout cette fois ne me répondez pas… je vous aurai assez fait user de temps en moins d’un an. Je suis depuis hier soir fort triste de l’issue humaine de l’affaire Rosenberg, mais je viens de lire dans « Le Monde » l’extrait de « L’Oss. Romano » et je suis heureuse de ce témoignage, le plus visible au monde, de ce qu’est l’amour de Dieu, le seul que les hommes n’arrivent pas à mettre dans leurs catégories ou leurs limitations.
Quel que soit le Pape, c’est ce que j’aime tant dans le « fait » même de la Papauté : qu’elle soit un signe tellement lisible de l’amour de Dieu.
Vous devez commencer à savoir, mon Père, que j’aime dire « merci ». Ce petit mot n’a pas d’autre but.
Je vous reste respectueusement reconnaissante,
M. Delbrêl


Haas m’a dit : « il y a quelque chose d’extraordinaire à Rome : c’est le pape. On ne peut pas paraître ce qu’il paraît être si on ne l’est pas réellement »

 

 

Le 17 janvier soir


Mon Père,
A. Haas vient de me téléphoner. Je veux tout de suite vous dire merci. Je suis profondément heureuse que sa démarche ait atteint le but. Mais je le suis encore plus d’avoir, une fois de plus, par vous, « touché » le coeur de l’Église. Ne connaissant rien des choses romaines, j’étais bien mal placée pour discuter le « comment » de notre démarche, mais le « qu’il te soit fait selon la Foi » du Christ est entièrement vrai quand on s’adresse à l’Église, que je redoutais toutes les routes à combinaisons humaines. Il faut regarder l’Église les yeux dans les yeux, comme les enfants leur mère et tendre les mains.
La ligne droite que vous avez permis à HAAS de suivre l’a mis en plein, lui, Juif, en contact avec cette Église-Mère, avec un Pape pour qui deux de ses enfants existent dès qu’on lui dit leur nom en dehors de toute combinaison, de toute puissance du monde. J’en suis heureuse pour eux, pour Haas, pour moi. Merci encore à vous : cela fait deux fois que vous me donnez pour ainsi dire une espèce de radiographie du Corps mystique. Priez un brin pour que nous soyons vivantes et de plus en plus incorporées.
Vous pourrez dire à Rome que le message de Noël a déjà impressionné bien des Chrétiens de France. Il me semble que chaque homme peut penser qu’il a écrit pour son pays, que chaque chrétien de bonne volonté en sort à la fois réconforté et éclairé sur ses propres culpabilités, encouragé et beaucoup plus humble : je crois que je vais bientôt le savoir par coeur. Merci encore … Quel ennui qu’il n’y ait pas plusieurs mots !
Je pense aussi, ce soir, que la sagesse de Dieu n’est vraiment pas la nôtre ! J’avais pensé que c’était vraiment ridicule d’avoir pensé à moi comme postier. Notre aumônier aussi. J’ai donné à Haas la seule chose que j’avais de tangible à Rome et qui était vous… et c’était cette chose qui était la bonne. Le dessous du plan de Dieu est au fond un réseau de circonstances et au milieu ce qu’il nous fait et nous défait. Cela me découvre tout un monde de certitudes.
Les français sont bavards et les gens du midi encore plus. Alors je m’arrête. Si vous venez un jour, je voudrais tellement vous parler de la question du marxisme. C’est si grave et dangereux d’être avec le Christ au milieu d’eux. Il est si difficile de les aimer non pour ce qu’ils ont mais à cause de ce dont ils manquent ; et d’autres fois de ne pas les fuir en fuyant le mal. Ils ont tellement besoin qu’on les aime sans aimer ce qu’ils aiment, tellement besoin que l’Évangile leur soit porté aussi bien avec ce qui nous fait aimer, que ce qui nous fait haïr, que ce qui nous fait ridiculiser.
Et à travers chacun d’eux la plus petite Epiphanie peut aller si loin à cause du « corps politique » qu’ils constituent. Je prierai beaucoup pour vous de demain au 25.
Croyez, mon Père, à toute ma reconnaissance et à tout mon profond et respectueux dévouement.
M. Delbrêl

 

CHRÉTIENS ET PROCÈS
A ces deux lettres inédites, nous joignons une lettre adressée par Madeleine à La Croix qui l’avait publiée dans son « courrier deslecteurs » le 3 mars 1953. Cette lettre est reproduite dans La femme, le prêtre et Dieu , tome IX des O.C., NC 2011., pp 254-257.
 

Devant le procès Rosenberg, on est tenté de renverser la phrase de Pascal et de dire :
« Nous n’en croyons pas volontiers des témoins qui sauvent leur vie en accusant. »
Ce procès, qui n’avait agité tout d’abord que des milieux politiques, a, par ses particularités, ému des couches de plus en plus larges de l’opinion mondiale.
Il s’agit d’un verdict basé uniquement sur les témoignages de gens qui, arrêtés les premiers, se reconnaissent coupables. Ils accusent les Rosenberg qui ne cessent de se dire innocents.
Les accusateurs – dont l’un est le propre frère de Mme Rosenberg– sauvent ou leur vie, ou leur liberté.
Les Rosenberg sont condamnés à mort.
L’une des plus hautes autorités en matière nucléaire, le professeur H. Urey, proteste publiquement, aux Etats-Unis, et exprime ses doutes sur la culpabilité. Einstein se fait l’écho de sa déclaration. Des juristes, de différentes nationalités, étudient l’affaire et s’étonnent.
L’« homme moyen » se trouble en reconnaissant dans ces témoignages quelque chose qui ressemble fort à une délation légalisée.

Le 13 février, L’Osservatore Romano rend publique une intervention faite par le Saint-Père « pour des raisons supérieures de charité propres à sa mission apostolique », intervention renouvelée par lui quelques jours plus tard. Il signale dans ses messages à la Maison-Blanche l’inquiétude que de nombreux chrétiens lui ont exprimée.
Si ces démarches pontificales ont fait beaucoup de bruit dans la presse, il semble qu’elles doivent aussi en faire dans nos consciences.
Le silence ne s’entend pas, une voix s’élève ; on réalise que c’était le silence.
En face de l’épidémie de procès qui, de nos jours, tue les gens comme la rage autrefois, ne devons-nous pas nous inquiéter d’un certain silence chrétien ?
Parlant des persécutions que subit l’Eglise, le Pape évoquait dans son message de Noël « la conspiration du silence et l’altération des faits ». Dans une humanité qui s’entre-accuse, ne sommes nous pas trop souvent complices de ce silence et de cette altération ?
C’est en se taisant pour soi qu’on paye le droit de parler pour autrui.
Devant le malheur des autres, le silence n’est jamais neutre : se taire c’est approuver.
Devant une exécution, se taire, ce n’est pas douter, c’est être entièrement sûr qu’un homme doit mourir. Le doute le plus léger doit parler. Un doute qui reste muet nous fait menteurs.
Pour l’avoir compris, des chrétiens se trouvent amenés à protester sur des points dispersés du front humain.
Engagés dans des solidarités diverses, le même effort de vérité semble alors les opposer. Il leur devient difficile de ne pas se reprocher et leurs interventions et leurs abstentions. Les uns reprocheront aux autres leurs constantes interventions à droite pendant qu’on leur reprochera leurs permanentes interventions à gauche.

Le monde est rempli de plaies. Pour chacun d’entre nous ce ne sont pas les mêmes qui sont au premier plan. Chacun parle de ce qu’il voit souffrir. Devant chaque plaie, il faut entendre un cri chrétien : mais jamais deux cris ne seront semblables.
Si tous ces cris existaient, ils rompraient le « silence des chrétiens » ; ils ne suffiraient pas à rompre « le silence chrétien ».
Car nous avons à dire ce que personne ne dira si nous ne le disons pas : la parole du Christ à chaque homme devant son malheur. Quand il s’agit de ce message, il est difficile de ne pas
mentir.
Mentir, c’est alors laisser notre inquiétude s’enfermer avec ou contre les tenants d’un système ; c’est avoir une sollicitude unilatérale ; considérer, même un seul homme, comme étranger à
notre coeur. Mentir, c’est se désintéresser des Rosenberg parce qu’ils sont marxistes, ou de tel polonais parce qu’il ne l’est pas ; accuser la raison d’Etat à l’Ouest et l’ignorer à l’Est ; dénoncer la délation légale à Moscou et l’accepter à Washington. C’est salir nos défenses par nos accusations a priori ; plaider d’avance innocent pour l’accusé, mais coupable pour le juge. C’est étrangler notre témoignage dans des catégories et des cloisonnements que Dieu ne reconnaît pas.
L’amour qu’il faut manifester a d’autres mesures que notre coeur.
Pour lui, nous hésiterions peut être moins à risquer notre vie que de vieux enracinements ou de jeunes amitiés.
C’est pourtant de lui qu’il faut témoigner à chaque homme menacé dans l’humanité douloureuse, comme le Pape en a témoigné.
M. DELBREL