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LA NOUVELLE BIOGRAPHIE : un récit de l’itinéraire spirituel de Madeleine Delbrêl

Trente ans après celle de Christine de Boismarmin, la biographie publiée chez Nouvelle Cité par Gilles François et Bernard Pitaud repose sur une longue exploration des archives rassemblées par les compagnes de Madeleine, le Père Guéguen et, plus récemment, Cécile Moncontié. Elle s’appuie sur la dizaine de monographies déjà écrites par les auteurs (dont une partie seulement a été publiée) et bénéficie du travail fait pour la « positio » de la Cause en béatification. Il s’agit d’un récit en forme d’itinéraire spirituel qui fera découvrir beaucoup de choses sur Madeleine Delbrêl. Voici à titre d’illustration trois brefs passages de ce récit.

Juste après sa conversion


On sait que juste après sa conversion, elle posa un geste symbolique qu'elle ne racontera que bien plus tard à Jean Durand, fidèle ami des Equipes, qui s'en fera le rapporteur fidèle : « Mlle Delbrêl raconte qu'au moment où “elle s'est convertie”, elle a été porter à l'archevêché deux opales auxquelles elle tenait et qu'elle avait été reçue un peu comme à un guichet ; à ce moment-là elle n'en avait pas été étonnée». Plusieurs aspects peuvent nous arrêter dans ce geste : d'abord, au moment où elle se convertit, c'est vers l'Église qu'elle se tourne et c'est à l'Église qu'elle abandonne dans un acte symbolique des bijoux qui lui sont chers. La dimension ecclésiale est donc présente dès le point de départ de sa vie chrétienne. Le geste qu'elle accomplit est profondément féminin ; mais que l'Eglise y soit impliquée montre que sa conversion est d'entrée de jeu une conversion chrétienne selon toutes ses dimensions ; c'est par le témoignage de chrétiens, donc par l'Eglise, qu'elle est venue au Christ, et c'est dans l'Eglise qu'elle a voulu venir au Christ par ce geste insolite. Elle aurait pu, par exemple, vendre ces opales et donner l'argent à des pauvres ; elle aurait signifié par là que sa conversion l'avait conduite non seulement à croire mais à vivre la charité. Or ce n'est pas cela qu'elle fait ; poussée par l'instinct très sûr de la foi, elle va à l'évêché (n'oublions pas que ce sera toujours pour elle le cœur de l'unité de l'Eglise diocésaine comme Rome sera le cœur de l'Eglise universelle) et elle n'est pas étonnée d'être reçue comme à un guichet ; pour elle en effet, le don qu'elle fait ne peut être qu'anonyme, versé dans le grand trésor anonyme des pauvres ; elle ne cherche aucune reconnaissance. Elle est maintenant pleinement d'Eglise, liée à l'Eglise pour toujours par ce don symbolique qui est don d'elle-même.

 

Avec la famille Guelfi


Les relations avec la famille Guelfi est un bon exemple, parmi de nombreuses autres amitiés, de ce que les circonstances pouvaient produire dans la vie du 11 rue Raspail. Cette famille de réfugiés politiques italiens avait fui le régime fasciste de Mussolini dès 1920. Le père avait été maire de Cascina, dans la province de Pise, en Toscane. Durant les années trente, les Guelfi se lancent dans l’importation de produits italiens, à la fois sur Ivry et dans la région d’Arles, en Provence. Les deux fils partent à la guerre d’Espagne dans le cadre des Brigades internationales. Puis ils s’engagent dans la Résistance. A la fin de la guerre, lors de la Libération, la famille dont les membres n’ont toujours pas la nationalité française perd une grande partie de ses biens dans les bombardements. On se retrouve à Ivry à vendre des produits italiens sur les marchés. Hélène Manuel, en 1945, soigne l’un des leurs, gravement atteint d’un cancer et qui décède quelques mois plus tard. Une amitié profonde et durable naît entre le 11 rue Raspail et ces militants communistes malmenés par la vie.
Le marché est à deux pas de la maison, devant la mairie. La famille habite face à l’église Saint-Pierre-Saint-Paul. Au cours de l’année 1956, elle traverse une période très difficile. Madeleine et plusieurs équipières n’hésitent pas à faire avec eux des allers et retours en province et un voyage en Italie, pour tenter de dénouer une situation familiale dramatique. Et de temps en temps, tout le monde se retrouvait amicalement à la maison, soit chez les Guelfi, soit rue Raspail. On chantait, en italien ou en français ; Madeleine montait des sketches, écrivait des chansons ; elle rédigea un jour une sorte d’opéra-comique La baraque, où chacun tenait un rôle et où les paroles étaient reprises en chœur sur des airs populaires connus, ici : « Avoir un bon copain ».
S’être compris un jour
A travers tant de différences,
Avoir trouvé l’amour
A travers de telles distances,
S’être compris un jour
Et vivre ensemble notre amour.

C’est ainsi que l’on reprenait souffle ensemble et que chacun faisait face aux difficultés de l’existence. Malgré sa fatigue, malgré son travail épuisant, Madeleine trouvait la force de mobiliser ses coéquipières pour que le 11 rue Raspail demeure un lieu accueillant et joyeux où la charité se donnait libre cours à travers l’humble service quotidien.
 

Abidjan, Edimbourg
 

Attendue sur le quai du port d'Abidjan par Suzanne et Guitemie, Madeleine découvre leur résidence à Treichville ; elle rencontre des groupes de jeunes Africains, diverses personnes qui travaillent dans les quartiers pauvres d'Abidjan. Elle est reçue par Mgr Yago ; elle visite une équipe de prêtres de la Mission de France, nouvellement installée à Adjamé, un autre quartier de la ville, au milieu des bidonvilles. Elle y retrouve le Père Paul Collet qu'elle a connu à la paroisse Saint-Hippolyte dans le XIIIème arrondissement de Paris. Mgr Yago l'emmène dans sa voiture, il lui fait découvrir la ville au développement souvent anarchique et lui permet d'entrevoir des dimensions de sa responsabilité épiscopale qu'elle ne mesurait pas.
Quatre mois plus tard, elle repart, à Edimbourg cette fois. Il s'agit d'aller retrouver Joanna Munk qui se trouve en Ecosse chez sa sœur, médecin, mariée à un Écossais. Pendant trois jours, elles poursuivent le dialogue engagé à Varsovie. Joanna lui raconte les malheurs qui se sont accumulés sur elle, le doute sur la mort de son mari, peut-être provoquée par leur conversion et les distances prises par rapport au Parti. Elle demande à Madeleine de mettre par écrit ce qu'elle lui a confié. Et Madeleine n'hésite pas à aborder, comme elle le faisait autrefois avec Louise Salonne et comme elle l'a fait depuis de nombreuses fois, la question de la douleur du chrétien : Le 30 au soir. On a parlé de l'ensemble exagéré de souffrances qui sont toutes ensemble tombées sur toi ces derniers mois. Presque tous les gens qui essaient d'approcher Dieu d'une façon réaliste, de mettre la logique de la Foi dans leur vie, d'être de vrais disciples du Christ, passent un jour ou l'autre par des épreuves de ce genre. (…) Ce ne sont pas des douleurs standard, mais c'est du “fait sur mesure” pour chacun. Sans passer par là, je ne crois pas qu'on puisse croire en Dieu, espérer en Dieu, aimer Dieu avec désintéressement, sans s'aimer égoïstement soi-même. Et elle ajoute : Il ne nous est pas demandé à ce moment-là, d'être très forts. On ne demande pas au blé d'être fort quand on le broie mais de laisser le moulin en faire de la farine (…) Il est rare à ces moments-là que nous comprenions en quoi que ce soit l'utilité de la souffrance. Elle ne nous apparaît que comme une monstrueuse contradiction... nous ne reconnaissons pas la Croix en elle. C'est après seulement qu'il nous arrive de comprendre que par cette souffrance, “nous sommes devenus ce que nous sommes”.