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LE TEMPS DES POURPARLERS AVEC « CARITAS CHRISTI»

On trouvera dans le tome XIV (à paraître en automne 2016), J’aurais voulu…, une réflexion menée par Madeleine en 1955-56 à propos du projet d’union avec l’Institut séculier « Caritas Christi » qui était alors envisagée à la demande d’une partie des « équipières ». C’est l’occasion pour elle d’un approfondissement des fondements apostoliques de la vie du groupe et du sens de la vie commune. Voici quelques extraits du chapitre VIII de l’ouvrage.

- L’Évangile


Porteuses d’Evangile, ne cherchant pas ni à paraître ni à disparaître, leur seul effort de fidélité à un Evangile intransigeant ne pourra être parmi des infidèles ou des anciens croyants qu’un phénomène insolite. Car en de tels lieux, si un devoir les oblige à être autant que possible semblables à leurs frères, un devoir plus grand les en rendra un jour ou l’autre dissemblables : ce n’est pas seulement la frontière du péché qui créera la distinction, mais celle de l’Evangile exprimé par des actes avant de l’être par des paroles, mais « criant » au « monde » la contradiction qu’il lui est. Plus elles seront mortes et cachées en Dieu, plus à travers cette mort, la vie et l’enseignement de leur Seigneur ne cesseront de ressusciter, « scandale pour les uns, folie pour les autres ».
Elles, contrairement à leurs sœurs isolées, n’hésiteront pas à dire qu’elles ont donné, une fois pour toutes, leur existence, ce qu’elle est, ce qu’elle peut, à un Dieu qu’elles aiment.

***

- La vie d’équipe


La vie d’équipe doit veiller intensément à ce que, parce que missionnaires, nous n’oublions pas que nous sommes rédempteurs dans la profondeur de l’Église. La preuve de notre plongée en elle et par elle en Jésus-Christ sera notre fidélité sur terre à l’Évangile du même Jésus-Christ. Être prêtes à rester toujours, comme à partir tout à l’heure, ce pourrait n’être pas facile. Pourtant les hommes d’aujourd’hui savent combien les migrations sont aisément imposées par d’autres hommes. Ces mêmes migrations peuvent servir à Dieu pour nous enlever à ceux que nous aimions déjà. Mais, par notre vocation, partir n’est pas « aller ailleurs ». C’est le Seigneur qui est notre gite, notre patrie, notre destin. Dans toutes nos rencontres humaines, c’est de lui que nous venons et c’est comme venant de lui que nous devons rencontrer chacun de nos frères. L’équipe n’est qu’un aéroport, sinon elle est une voie de garage. Mais il restera à l’équipe de posséder le « code » de la volonté de Dieu.

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- L’humilité


La sève apostolique en vie commune n’est viable que si l’humilité lui fournit son engrais (…) La vie de mission offre souvent comme une épreuve aussi difficile à discerner qu’à surmonter. L’humiliation de toutes et de chacune par ceux au milieu desquels on vit et pour lesquels les « valeurs » chrétiennes sont des motifs de mépris. Ce mépris peut aller jusqu’à la répulsion à cause de ce qu’ils sentent d’« étranger » non dans l’expression de notre foi, mais dans notre foi elle-même. Il est très dur d’être repoussé par ceux qu’on aime et cela peut fournir... des tentations aigües d’ « accommoder » ce qu’il y a de plus intangible dans la foi. Cette liaison de cause à effet entre la foi et l’humilité peut aider dans la vie apostolique à transposer l’humilité sur un plan où l’amour de nous-mêmes ne peut la rejoindre : celui de l’adoration, d’un sacrifice gratuit. Que chaque humiliation, petite ou grande, fasse offrir à Dieu un peu de la créature qu’il a créée, un peu de nous, nié, réduit à néant par autrui, c’est atteindre une profondeur d’adoration où Dieu est vraiment proclamé Dieu. Cette réaction, si elle devient spontanée en nous, est peut-être la meilleure garantie d’être, sans aveuglement, devant la volonté de Dieu.

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- La chasteté


L’esprit même dans lequel elles auront fait au Christ le don de leur vie gardera l’équipe, quel que soit l’âge de ses membres, d’un aspect desséché et stérile (…)
Elles seront en vérité des communicatrices de grâce, des femmes liées au salut de qui sera leur prochain.

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- Aimer beaucoup.


Ce n’est pas un amour né en terre que les équipes missionnaires … auront mission de vivre et de donner : c’est la charité théologale.
C’est l’amour de Jésus Christ, Fils de Dieu qui ne croît authentiquement qu’avec l’amour de tous leurs frères en humanité.
C’est cet amour motivé par la foi, qui leur ferait courir le monde entier pour que la gloire de Dieu s’accroisse : à cet accroissement, elles ne peuvent contribuer qu’en servant d’instrument au cheminement, à l’annonce de la foi, car la gloire de Dieu ne peut être accrue que par le resplendissement des Saints, la pénitence des pécheurs et l’illumination des infidèles.
Un seul infidèle fait luire la gloire de Dieu si ce Dieu est connu par lui : c’est la base, pour nous, de notre volonté missionnaire.
Cet amour, il devra se purifier, se dilater dans et par la vie commune. Tout ce que Jésus nous a dit pour que nous nous aimions entre nous peut être appliqué sans restriction : c’est à cet amour que chaque membre de l’équipe a voué sa vie.


 ***

- L’essentiel de notre vie


Être entièrement, exclusivement, définitivement au Seigneur, lui être disponible pour son action en nous et dans le monde que nous ne quittons pas.
Tant que nous ne relèverons pas d’une catégorie juridique, seule s’adaptera à nous une définition par des faits (…)
Nous sommes une contradiction vivante : elle est la coexistence d’une des forces les plus anciennes de l’Eglise et d’une de ses énergies les plus récentes :
- le don de soi-même à Dieu pour un motif strictement religieux et
- une existence qui ne dresse aucun obstacle matériel capable d’entraver une fraternité universelle et un salut inachevé : la condition du laïc.
Cette contradiction qui nous habite est plus gênante à regarder qu’à assimiler car, pour certaines, il suffit de la vivre pour la rendre simple comme la vie.

***

- La vie commune


Elle ne peut, sur le plan logique, faire partie d’un essentiel sans lequel nous ne vivrions pas.
Mais elle est un fait, pour nous d’importance si vitale, que sa suppression semblerait bien menacer notre existence elle-même, si d’autres faits (…) ne faisaient de sa suppression non un choix mais une obéissance.
Quand nous sommes nées, elle a fait pour ainsi dire partie de nos conditions d’existence. Nous avons constaté sa présence, sans en analyser la raison d’être.
C’est en la vivant que nous avons appris tout ce qu’elle nous apportait et dont aucun de nos raisonnements ne nous avaient prévenues.
Les départs non réalisés et le départ de 1933 nous ont immédiatement souligné que la charité fraternelle et l’amitié avaient des sources très différenciées ; que des amitiés mettant en commun une large part de leur vie étaient foncièrement distinctes d’un appel identique, venu de Dieu, retentissant chez des gens qui ne se connaissaient somme toute que fort peu.
Une fraternité de vies abandonnées à Dieu nous est très vite apparue comme résultant d’une sorte de sang spirituel commun (…)
Le groupe, d’abord une équipe, puis plusieurs équipes, devinrent ainsi des sortes de laboratoires où se purifiait en s’élargissant, la charité fraternelle.
Nous avons cru, et nous devons toujours le croire que, telle est la charité entre nous, telle elle sera pour chacune dans sa propre tâche.


(A paraître dans J’aurais voulu...,
tome XIV des O.C., Nouvelle Cité, octobre 2016)