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Madeleine Delbrêl et Mgr Pierre Veuillot

L’histoire et le contenu des relations entre Mgr Veuillot et Madeleine Delbrêl occupe une grande place dans l'ouvrage Rencontres décisives qui rassemble des études de Bernard Pitaud. C'est l’étude la plus importante, aussi bien en volume qu’en contenu. Le rôle qu’a
joué le futur archevêque de Paris dans l’évolution de Madeleine et des Équipes, à un moment
crucial pour celles-ci, est majeur. Voici quelques courts extraits de la 1ère partie de l’ouvrage.

La crise des prêtres-ouvriers


(…) C’est donc dans ce contexte difficile de la crise des prêtres-ouvriers que Madeleine prit contact pour la première fois avec Mgr Veuillot. Manifestement le courant a passé entre le prélat romain et cette petite femme déterminée. Il a saisi la justesse de sa vision de la crise. Il a perçu la foi et la charité qui l’animent, son sens de l’Eglise : « Dans les heures difficiles que nous traversons, votre force sera d’être uniquement mais pleinement des filles de l’Eglise ; vous avez déjà mesuré toutes les exigences spirituelles de cette vocation », lui écrit-il du Val André, en Bretagne, où il prend quelques jours de repos, et en réponse à une lettre datée du 15 août. Une correspondance suivie est donc en train de s’établir entre eux. Il faut remarquer le caractère quelque peu insolite de cette relation qui se construit. Mgr Veuillot était alors un homme surchargé qui devait recevoir de nombreuses personnes, surtout en cette période de crise. Il le laisse entendre à plusieurs reprises dans ses lettres. Il aurait pu la recevoir comme il en recevait tant d’autres. Il n’en a rien été.

(…) Le 6 janvier 1954, il répond à ses vœux : « Je pense que vos soucis doivent être grands devant les difficultés présentes de l’apostolat missionnaire. Dieu fait son œuvre par des voies qui nous déconcertent souvent ; c’est le moment de vivre la foi comme je sais que vous aimez à le faire. » Aucun doute n’est possible : la rencontre entre Madeleine et Mgr Veuillot s’est située au niveau de la foi. C’est bien ce qui va la rendre durable et féconde.

(…) Le 2 juillet, Mgr Veuillot répond à ses vœux d’anniversaire : « Ne m’oubliez pas dans votre prière pour l’Eglise, car c’est bien pour elle que je suis ici, et j’ai besoin d’être soutenu par la prière de tous. » (…) Il laisse alors apparaître son âme de pasteur : « Faut-il vous dire tant de soucis et d’angoisses que vous devinez bien sans qu’on vous le dise ? Hélas tout n’est pas fini, parce que le silence est retombé sur ces pénibles, ces tragiques cas de conscience. » Il annonce ensuite un séjour à Paris en septembre, pendant lequel il espère bien rencontrer Madeleine. Il termine sa lettre par une invitation : « Plus vous êtes engagée dans la misère spirituelle et sociale du monde ouvrier, plus vous devez être enracinée dans la fidélité romaine. N’est-ce pas votre vocation ? C’est du moins ainsi que j’ai compris votre tâche. » Fidélité romaine ! Le raccourci est peut-être un peu rapide. Fidélité à l’Eglise dans toutes ses dimensions : une, sainte, catholique, apostolique et romaine. Jamais Madeleine ne sera tentée de se mettre à l’écart de l’Eglise pour être plus fidèle à Jésus-Christ, comme certains pensaient pouvoir le faire. C’est le Christ qui, par l’Eglise, a envoyé Madeleine vers le monde des incroyants et des pauvres ; sa vocation était certes personnelle, mais elle a toujours tenu à ce qu’elle soit enracinée dans l’Eglise. Pour Madeleine, il n’y a pas deux fidélités à maintenir ensemble, comme on l’a dit parfois : la fidélité à un peuple et la fidélité à l’Eglise ; il y a la fidélité au Christ qui, par l’Eglise, l’envoie vers le peuple d’Ivry-sur-Seine. Madeleine vit à l’égard de Rome une obéissance indéfectible ; mais elle n’oublie jamais que l’Eglise est aussi en France, à Ivry et ailleurs, et qu’elle doit faire remonter vers les évêques et vers Rome ce que vivent les chrétiens, laïcs et prêtres, en ces temps de crise. Mais il est vrai aussi qu’elle disait : « Rome est pour moi une sorte de sacrement du Christ-Eglise ».
 

AAMD, Lettre à Jean Guéguen, 10 mai 1952, citée dans la préface de La Joie de croire. Voir: O.C., tome 2, p. 299.

 

La rédaction de Ville marxiste


Mgr Veuillot prend un soin particulier à la relecture du texte pour que sa rédaction soit la plus accessible (…). Il cherche à prévenir tout ce qui pourrait indisposer des esprits peu habitués à côtoyer le marxisme et qui les empêcherait de saisir l’esprit du texte ; il conseillait par exemple d’éviter toute équivoque en ce qui concernait la collaboration avec les marxistes : « ceci dans l’idée de prévenir l’objection ou les soupçons concernant l’interdiction, par l’Eglise, de collaborer avec le marxisme, et même avec des marxistes quand il s’agit de favoriser leur cause. Il y a ici une grande sensibilité à cet égard. » Il détectait aussi chez Madeleine la tendance non seulement à parler positivement des marxistes (ce qui correspondait bien à ce qu’elle avait trouvé en arrivant à Ivry : le dynamisme des communistes, leur sens de la justice, leur souci des pauvres), mais aussi à assimiler trop rapidement leurs qualités aux vertus évangéliques. Il l’invitait sur ce point à la prudence et à la rigueur théologique, en tenant toujours compte de la finalité du marxisme, finalité « faussée », comme il le lui dit, par rapport à la perspective chrétienne du Royaume de Dieu. Madeleine sur ce point était loin d’être naïve, et son discernement était très juste. Mais elle pouvait en effet, dans ses expressions, manquer de nuances, se laisser emporter par son expérience particulière dans la ville d’Ivry. Elle n’était pas habituée à écrire pour des gens rompus aux arcanes de la théologie. Expérience rude pour elle, qui doit remettre l’ouvrage sur le métier et qui, de plus, découvre ou redécouvre que son style est souvent elliptique et qu’elle ne s’exprime pas avec une clarté exceptionnelle, ce qui rend ses textes difficiles à lire (…)

(…) La situation de Mgr Veuillot à Rome, son envergure intellectuelle aussi, lui permettent en effet de conseiller Madeleine pour que son texte devienne un texte communicable à tous et en toutes circonstances. Si « Ville marxiste » a pu voir le jour deux ans plus tard, c’est, pour une grande part, à cause des remarques pertinentes du futur cardinal. Dès qu’elle reçoit cette lettre, Madeleine reprend sa rédaction.
 

Le projet d’union avec Caritas Christi


(…)Á partir du retour de Madeleine à Ivry après son séjour à Rome, la correspondance s’intensifie encore. Le 11 novembre 1956, trois jours après son retour de Rome, Madeleine résume ses conversations avec Mgr Veuillot. Ce résumé, dont le contenu correspond en tous points à une lettre qu’il lui adressera le 19 novembre, montre nettement les réserves de ce dernier par rapport à une union avec « Caritas » ; il ajoute à ce que nous savons déjà un critère de discernement où se révèle la qualité spirituelle du conseiller : « Vous ne devez pas faire cela parce que ce serait a priori mieux de le faire. » Autrement dit, une vision idéale des choses ne doit pas l’emporter sur la fidélité à la vocation première. Cela n’empêche pas Mgr Veuillot de laisser se développer les contacts.

(…) Il rappelle la vocation du groupe : « rester de simples « filles de l’Eglise » qui vivent, dans le monde et à la face du monde, une vie de consacrées à Dieu…C’est dans la condition chrétienne normale que vous voulez, aux yeux des hommes, témoigner de l’emprise de Dieu dans une vie humaine. » Il déconseille pour cela « l’institutionnalisation sous forme d’Institut séculier » qui « ne respecterait pas l’originalité de votre état de vie. » Et il ajoute : « Allez jusqu’au bout de votre propre grâce. Soyez fidèle à l’évêque. » Mgr Veuillot se montre donc extrêmement prudent. Il renvoie toujours le groupe à sa vocation première, sur laquelle Madeleine s’appuiera elle-même pour prendre les décisions quand le temps sera venu. (Extraits de l’étude : « Les relations de Madeleine Delbrêl avec Mgr Veuillot » à paraître dans Rencontres décisives, Bernard Pitaud, A.A.M.D. 1er trim. 2017.