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Textes du tome IX des Œuvres complètes (Nouvelle Cité, septembre 2011). Les chrétiens au cœur du mystère intime de l’Église.

Les textes ci-dessous sont des inédits du tome IX. Le premier est extrait d’un écrit que Madeleine avait prévu d’inclure dans « Ville Marxiste, terre de mission » mais que son éditeur n’avait pas retenu. Le suivant est extrait du chapitre sur la session œcuménique de Bossey en Suisse à laquelle elle avait été invitée en 1959. Les extraits suivants, sur la foi et la bonté « devenue chrétienne », donnent une idée des très beaux textes de la 2ème partie du livre qui traitent des attitudes du chrétien dans la vie apostolique.

L’homme qui est seul

 

(…) Si nous avons besoin de Jésus-Christ, si nous le demandons à l’Eglise, nous avons besoin de ceux par qui l’Eglise le donne : nous avons besoin du prêtre. Nous n’avons pas le droit, ni pour nous, ni pour les autres, de mourir de maladie ou de faim. Dans les « talents » dont il nous faudra rendre compte, il y a celui de l’homme fort que nous aurions pu être, si nous ne le sommes pas devenu, s’il n’a pas été nourri et soigné, il nous sera quand même réclamé ce que nous aurions dû pouvoir faire. Un seul peut suppléer si le prêtre manque, qu’il soit absent ou qu’il soit captif, c’est Jésus-Christ seul qui peut empêcher des famines de tourner à la mort, mais il ne fait de miracles que si les famines sont choisies par lui et non par nous.
La vie missionnaire dont nous essayons de déchiffrer l’ébauche est un essentiel chrétien. Il lui faut les aliments essentiels de la vie chrétienne ou bien elle ne sera pas : d’avance elle est liée au prêtre.

Le prêtre est indispensable à un apostolat comme celui que nous poursuivons, le prêtre est indispensable, parce que le sacerdoce est indispensable. Sans lui et sauf un luxe de circonstances exceptionnelles, la vie apostolique sera frappée de dégénérescence ; elle ne recevra pas les éléments essentiels à son développement.
Le sacerdoce lui est extérieur, elle n’est pas autonome par rapport à lui : pour une large part, ce qui la fait elle-même est subordonné au sacerdoce. Il n’est pas question de savoir si nous trouvons que cela est bien : cela est ainsi ; on vit la vie, on ne l’organise pas.
Il ne s’agit pas d’être des sortes d’idéalistes, de vivre des idées collées sur des faits, de mettre à la place du sacerdoce ce qui n’est pas le sacerdoce. Le grand risque c’est de le confondre avec les prêtres qui l’ont reçu : les fonctions vitales qui nous donnent Jésus-Christ sont remises au sacerdoce auquel des hommes acceptent de faire servir leur vie, ils acceptent qu’on les rencontre en lieu et place de Jésus-Christ.
Là où est un prêtre, là est la communication, pour nous nécessaire, de Jésus-Christ.
Il est légitime et pour nous et pour ces prêtres que chacun soit aimé personnellement par nous pour ce qu’il est, ce qu’il fait, ce qu’il a fait pour nous. Certains ont pu incarner l’orientation de notre vie et nous aider à la reconnaître ; d’autres peuvent représenter ce qui, dans l’Eglise, nous tient le plus au cœur, rien de tout cela ne fait qu’ils sont prêtres, rien de tout cela n’est le sacerdoce lui-même, le sacerdoce unique de Jésus-Christ.
Réaliser notre relation exacte avec ce seul et simple sacerdoce est une des premières nécessités apostoliques (…)

La solitude du célibat est, dans la vie du prêtre, la principale pierre d’achoppement. Dans les milieux indifférents, surtout dans les milieux peu denses et fermés des petites villes et des campagnes, le célibat du prêtre est le thème favori des histoires et des… « petites histoires », des chansons à boire comme des campagnes de diffamation. Ces milieux partagent avec les incroyants un a priori de scepticisme sur la réalité de ce célibat. Une discussion sérieuse de la question, quels que soient les gens qui y participent, dans la plupart des milieux sociaux y compris ceux qui n’ont pas d’hostilité religieuse, considèrent un célibat réel soit comme impossible, soit comme cause ou conséquence de déséquilibre. De plus en plus, des gens sympathiques à l’Eglise et une petite minorité chrétienne tiennent pour nuisible à la mission du prêtre un état de vie qui le sépare de la condition humaine commune. Ils affirment que son témoignage s’en trouve dévalorisé et ses possibilités de conseil et d’appui, diminuées (…)
Car Dieu qui sait ce que c’est que la vie sait mieux que n’importe quel homme la mort partielle et anticipée qu’est en réalité le célibat volontaire.
Pour un être humain normal, accepter l’appel au célibat, c’est accepter une solitude qui rejoint une sorte d’humilité essentielle, un choix de la moindre place où Dieu trouve gloire. Le célibat rend petit l’homme naturel. Il est muré, cet homme naturel, dans la solitude de celui qu’il est. Il ne peut pas rejoindre celle qui lui est complémentaire et sans laquelle est impossible cette réalité que Dieu lui-même dit infrangible ; le réel de tous les autres n’est pas le sien. Pas davantage il ne peut se laisser rejoindre. Il est comme chassé de l’avenir. Après la mort, la Foi est vraie ou il n’y a rien. Ses enfants, ce lui-même qui le quitterait et dans lequel il continuerait à vivre et qu’il préférerait à lui, ses enfants n’existeront jamais. Il est implacablement réduit à lui-même.

Juge qui voudra cet homme, car cet homme, Dieu aussi le jugera. (…)

(Extrait d’un texte inédit de 1957, tome IX, 1ère partie chap. 3, 121 à 127)
 

 

Lettre aux organisateurs de la session œcuménique de Bossey

 

(…)
- Des difficultés inattendues
J’avais pensé que le terrain de rencontre le plus facile serait celui de l’application de la loi évangélique à notre vie quotidienne.
Au contraire, j’y ai trouvé des difficultés inattendues, non dans les séances générales, mais dans les réunions de groupes et dans les échanges.

Dans ces deux cas, il est évident que la parole du Seigneur tient dans la vie une place fondamentale, mais je ne vois pas comment elle agit sur la vie, dans la vie. L’impression que je ressens – tout cela n’est pas raisonné, « critiqué », mais seulement ressenti – c’est que la plupart de mes interlocuteurs ne semblent pas faire de cette parole une force actuelle. Je prends le mot actuel, dans tous les sens pratiques qu’il a : actuel, comme actualité, actuel comme capable d’action.

Ces impressions s’accentuent chaque fois que la question apostolique est abordée. Je pensais préalablement, trouver intimement liés, le réalisme et le dynamisme évangéliques, tels que j’avais « imaginé » les trouver.

J’insiste beaucoup sur le fait qu’il n’y a là de ma part aucun point de vue critique, mais seulement le mouvement d’une recherche sincère d’un chemin solide vers l’unité.

Je vous précise que, pour moi, l’Evangile est un don de Dieu toujours actuel ; il m’invite, m’éclaire, me guide, me dit où me réconforter. Il me montre comment « saisir » le Christ, comme j’ai été « saisie » par lui. L’Evangile et l’Eucharistie tout ensemble me permettent de vivre disponible à Dieu.

- Des similitudes inattendues
J’ai été très frappée des similitudes qui existent, par exemple, entre le culte de l’Inde du Sud et la liturgie des Eglises orthodoxe et romaine.

Mais, malgré mon ignorance, la plus grande crainte que j’aie, c’est que pour « hâter » l’unité nous confondions, les uns ou les autres, ce qui est peut-être symptôme de notre future unité mais qui, utilisé aujourd’hui comme étant déjà l’unité, ne l’établirait pas sur une entière vérité. On risquerait de laisser, au fond des choses, des germes de division.

- Les points forts de l’unité, de celle qui existe déjà
Il est inutile que je souligne que cette lettre est personnelle, elle le démontre assez par elle-même. Je serais heureuse que vous me donniez des explications, de votre côté, sur les questions qu’elle a pu soulever. En revanche, je m’assurerai que je suis bien restée dans le sens de l’Eglise catholique en vous disant ce qui précède. Sinon, je le rectifierai et vous le signalerai.
Fraternellement, dans l’amour du Seigneur
Madeleine
(Extrait d’une lettre de 1959, tome IX, 1ère partie chap. 5, p193 à 195)

 

Révision de foi

 

(…) Nous savons le plus souvent quel défaut et quelle faute nous entravent.
Nous savons moins que certaines ignorances pratiques nous soumettent à de fausses servitudes ou nous font confondre le fatalisme avec l’amour de Dieu.

Si dans des circonstances qui nous apparaissent particulièrement graves nous choisissons si mal, la cause pratique en est que nous choisissons trop peu et que nous choisissons timidement.

Dieu ne nous donne pas les circonstances comme du tout-cuit et du tout-fait ; Il nous les donne à faire, Il nous les donne pour en faire sa Volonté.

La foi nous guide.

Sans elle, ou nous travaillons peu, ou nous travaillons mal, en tout cas nous ne pouvons faire que du travail d’artisan.

Elle nous permet d’être artiste. Mais une œuvre d’artiste ne se fait pas sans fournir un travail d’artisan.
Choisir au fil des circonstances de faire la Volonté de Dieu c’est choisir comment la faire avec tout le travail humain dont nous sommes capables, et mettre d’accord avec la foi notre cœur, notre esprit, notre volonté pour aimer Dieu comme Il veut l’être, pour que sa « Volonté soit faite » sur la terre, dans les aujourd’hui de la terre, avec l’humanité de la terre, comme au ciel. (…)
(Extrait d’un texte de 1960, tome IX, 2ème partie chap. 1, pp 209-210)
 

Le bonheur de connaître et d’aimer Dieu

 

Quand on connaît le bonheur on ne peut pas l’imposer,
mais on n’a pas le droit de ne pas le proposer.
C’est la pire injustice quand ce bonheur est
connaître Dieu,
aimer Dieu.

C’est la valeur suprême de Dieu qui doit être gravée à vif dans notre esprit, notre cœur, notre chair.
C’est elle qui est marquée sur nous, indélébile par le baptême.

Nous n’avons plus le droit de rabougrir notre faim de bonheur, de bien, à moins qu’elle.
Nous n’avons pas le droit d’étouffer l’économie du salut et de la vie éternelle dans l’économie politique.

Cette valeur est celle de chaque homme. Chaque homme enfant du Père du Ciel.
La charité fraternelle ne peut être réduite sans trahison à la solidarité, la philanthropie, la bienfaisance.
Mais elle peut, mais elle doit prendre son corps humain, elle doit devenir la bonté, la bonté du Christ.
La charité fraternelle a toute une part d’elle-même qui est mystère : elle vient de Dieu, retourne à Dieu.
La bonté de Jésus-Christ traduit ce débouché dans le mystère. Elle est faite avec des actes d’hommes mais [qui sont] soumis à des lois qui débordent les possibilités humaines, ce que peuvent concevoir les ambitions humaines. Elle est l’amour fraternel de ceux qui croient à un Dieu Père de tous ; elle traduit l’amour paternel de Dieu en amour fraternel sans exception, sans limite, sans autre loi ni modèle que Jésus-Christ.
Elle est la proclamation de Dieu mais seulement si elle calque la bonté du Christ, la doctrine du Christ, le commandement qui est le commandement du Christ.
A ce moment-là elle coïncide avec tout ce qui survit de bonté au monde, mais à son tour elle contredit les limitations et les exceptions à l’amour. Elle est présence de Jésus-Christ parmi les hommes.
Et, comme elle est le souffle vital de la vie chrétienne, liée inséparablement à l’amour filial pour Dieu, elle est non seulement sanctification des « Saints », mais conversion de nous pauvres pécheurs, mais vie initiale à proposer aux baptisés, inconscients à leur germe de vie divine inemployée, et elle est d’elle-même annonce de vie éternelle aux infidèles.
Partout où Dieu est oublié, contredit, persécuté, rejeté, elle est oubliée, contredite, persécutée, rejetée. Elle est la face de Dieu, Père des hommes sur les hommes.
Et la pauvre erreur de l’apôtre est de proposer à ceux qui ne croient pas ou ne croient presque plus, ou bien les succédanés qui tiennent la place de la bonté et que les hommes suffisent à annoncer au nom des hommes, ou bien la bonté du Christ encombrée de tant et tant de choses qu’on ne peut pas la voir.

Faites ce que vous voudrez pourvu que la bonté tienne dans votre vie une place proportionnée à la place de Dieu.
Qu’elle soit l’ombre portée de votre amour pour Dieu. Cette ombre seule est visible aux yeux des hommes. Jésus a dit qu’en la voyant ils glorifieraient notre Père du ciel.

Bonté = Jésus Christ
Bonté = Eglise
Bonté = Amour de Dieu

Même si ce ne sont que des questions informulées, capables de germer un jour.
Jamais moins qu’un amour de frère de chair et jamais que ça.

(tome IX, 2e partie chap. 2, p 232 234)