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Textes du tome IX des Oeuvres complètes: Madeleine Delbrêl, l’unité de l’Église et l’œcuménisme

En juillet 1959, deux ans après la publication de Ville marxiste, Madeleine fut sollicitée par le Conseil œcuménique des Églises pour une communication sur l’engagement chrétien en milieu marxiste. Ce fut l’occasion pour elle, pour la première fois, d’une véritable expérience œcuménique à l’échelle internationale. Elle fut d’autant plus profonde que des liens de confiance s’établirent entre elle et les autres intervenants et qu’elle prononça d’autres exposés.
En ce mois de janvier 2012 où l’on prie pour l’Unité des chrétiens, les extraits ci-dessous de notes inédites ou peu connues de Madeleine, publiées dans le tome IX des O.C., manifestent la vigueur de sa pensée sur l’Unité de l’Église vécue comme « un don de Jésus-Christ pour qu’elle soit donnée au monde » et sa démarche à la fois émerveillée et rigoureuse en matière d’œcuménisme.

Notes sur ma participation à une session
de l’Institut Œcuménique de Bossey
(dépendant du Conseil Œcuménique des Eglises à Genève)
20 – 30 juillet 1959

 

II - Ma participation à la session

A – Pourquoi j’y suis allée.
Des catholiques de la région avaient donné mon nom à Bossey, pensant que j’étais susceptible de faire un exposé sur une vie chrétienne vécue dans un milieu comme celui d’Ivry.
J’ai, à la suite de cela, reçu une invitation de Bossey. Le caractère international de cette rencontre m’a d’emblée intéressée. Je n’avais jamais eu de contacts avec les milieux œcuméniques. Je n’avais aucune formation particulière qui m’ait préparée à ces contacts. J’en ignorais trop les difficultés pour qu’elles m’aient causé des hésitations. Je voyais seulement la possibilité d’échanger des expériences, des opinions concernant le communisme vécu par d’autres peuples, dans d’autres pays.
Avant toute acceptation, j’ai demandé à S. Exc. Monseigneur Charrière, Evêque de Fribourg et Genève, s’il ne voyait pas d’inconvénient à ce travail à Bossey. Au même moment j’en parlai à S. Em. le Cardinal Feltin.

(…)


B – En réalité, ma participation fut autre que celle à laquelle je m’attendais

(…)
J’étais entraînée à dire ce que c’est pour un catholique de vivre la vie « vivante » de l’Eglise et quelles réactions il ressentait à vivre de cette vie parmi les chrétiens de Bossey.

A cause de ces imprévus on m’a fait des propositions que j’ai acceptées et j’ai pris de moi-même certaines initiatives

(…)

III – Découvertes personnelles


Quelles que soient les difficultés, les surprises, les hésitations qui aient surgi pour moi à Bossey, elles ont toutes éclairé d’une façon éclatante ce que j’avais presque ignoré dans la vie de l’Eglise : le mystère de son unité.

Par là-même, j’ai été amenée à devoir me conformer avec réalisme à ce mystère, à ce fait vivant. C’était un minimum de fidélité normale.

Mais j’ai ensuite assez vite entrevu que la condition élémentaire de ces 10 jours de rencontre était ce même réalisme, vécu ardemment et obscurément dans la profondeur de l’Eglise. Il en résultait la double facilité d’adhérer familièrement aux disciplines de l’Eglise et à son mouvement d’amour.

Beaucoup de moyens employés en « œcuménisme » me dépassent. En revanche, un désir n’a cessé de grandir en moi, tout petit qu’il est : manifester en la vivant à découvert ce qu’est une vie d’unité avec l’Eglise, ce qu’est, concrètement, cette vie intime avec l’Eglise. Or l’occasion de témoignage se présentait sans cesse.

(…)

Enfin, c’est en liaison avec la mission même de l’Eglise dans le monde que son unité s’est ainsi éclairée pour moi. Une unité qui est don de Jésus Christ à son Eglise, pour qu’elle-même soit donnée au monde.

L’Eglise ne fait pas l’unité comme un propriétaire qui s’achète le terrain arpent par arpent.
Elle fait les hommes un avec elle comme le Christ la fait une avec lui. Elle se donne avec lui au monde.

Elle est comme une mère dont rien ne peut faire que des enfants éloignés, oublieux, dispersés, ne restent pas en fait les enfants parce qu’ils ont reçu d’elle la vie.

L’Eglise ne veut « avoir » personne, elle veut être Jésus Christ répandu et communiqué.

Aussi, cette pression intime que l’Eglise nous communique pour nous envoyer « dans le monde » nous fait-elle rencontrer des chrétiens qui, détachés des liens visibles de l’Eglise, doivent eux aussi donner au monde la proclamation du Dieu vivant et aimant ; qui, eux aussi, ont reçu la foi de Jésus Christ pour la donner.

Malgré nos distinctions et nos divisions, nous nous trouvons voués aux deux grands commandements de la Charité et à tous les préceptes évangéliques qui les explicitent. Là existe déjà de l’unité en fait, de l’unité à vivre.
N’est-ce pas elle qu’il faut offrir à Dieu pour que s’accomplisse notre Espérance ?

(…)

C’est toujours dans une communion docile et active à l’Eglise une que j’ai pu agir sans être paralysée entre les contradictions, les similitudes et les éléments d’unité réelle au milieu desquelles je me trouvais. C’est quelque chose d’un peu analogue à la voix du sang

(…)

D’où le besoin d’affirmer que l’unité est liée à la plus sacrée des vérités : la vérité de la Foi. D’où le besoin d’expliquer la répugnance à appeler unité ce qui n’est pas elle.
Avoir le courage de distinguer des symptômes parfois bouleversants d’unité, et cette unité elle-même que nous espérons de Dieu.

Mais, le devoir impérieux de se livrer ensemble à l’obéissance des deux commandements de la Charité, aux préceptes qui les explicitent, à cette volonté du Dieu Vivant et aimant dont nous devons donner, les uns comme les autres, la proclamation au monde.
(Manuscrit dactylographié, La femme, le prêtre et Dieu,
tome IX des O.C., pp 176-177 ; 180-183)

* * *

Madeleine raconte Bossey aux Équipes.

 

Je pense que ce n’est pas un hasard si les contacts de Bossey ont été pour moi comme une lumière extérieure, accidentelle sur la vie même de l’Eglise, très précisément sur le fait de son unité.
Cette unité vivante, je me rends compte maintenant que j’en étais ignorante et que par simple fidélité filiale, je dois lui être souple et soumise.
Par rapport à cette même unité, j’ai appris, tout au long de la rencontre de Bossey, qu’en vivre intensément et obscurément dans la profondeur de l’Eglise était la condition première d’une grande liberté d’action et de sentiment en face de frères chrétiens privés de cette unité. Elle est comme un sens intérieur qui adhère familièrement aux disciplines de l’Eglise et à sa pression intime de charité.
J’ai constaté qu’il y avait beaucoup de façons de travailler à l’œcuménisme. Beaucoup ne sont pas dans mes moyens. Au contraire un désir n’a cessé de grandir en moi : manifester petitement mais de tout moi-même ce qu’est l’Eglise pour ceux qui vivent par Elle ; manifester son unité qui reste sauve des péchés qui déchirent chacun de nous, qui nous divisent entre nous ; manifester cette unité inébranlable, don gratuit et sans repentance de Dieu.
Vivre à découvert cette unité aimante, qui ne perd des yeux aucune séparation, qui espère indéfectiblement là où il y a séparation.
Offrir humblement à Dieu ce qu’il nous donne à souffrir pour garder l’unité, avec ce que souffrent nos frères pour l’avoir perdue
Etre très attentive à retrouver chez les Protestants comme chez les Orthodoxes ce qui est notre patrimoine commun, que certains peuvent vivre mieux que nous, non parce que l’Eglise en a comme perdu la mémoire, mais parce que nous-mêmes sommes distraits, légers, inconstants.

(…)
Professer le respect de la vérité au nom même de la foi et se refuser à la confusion entre ce qui est ressemblances, similitudes, union et ce qui est l’unité. Le présenter comme un aspect de la fidélité à l’espérance.
Saisir toutes les occasions d’obéir ensemble à la loi d’amour évangélique, à ses plus simples préceptes comme ceux du sermon sur la montagne, comme aux deux premiers commandements dont nous devons les uns et les autres donner la proclamation vivante au monde.
Une étincelle d’unité ardente chez un enfant de l’Eglise, une étincelle d’unité ardente entre deux frères divisés qui se livrent à la charité, peuvent être un petit moyen de mettre le feu.
(Manuscrit dactylographié, La femme, le prêtre et Dieu,
tome IX des O.C. pp. 184-185)

* * *

Bilan personnel après cette session


I – Choc en retour


Une prise de conscience de tout ce qui est catholique dans la vie de foi

(…)
La conviction que, pour nous donner l’Unité, le Seigneur me demande d’être plus essentiellement catholique.

(…)

Conclusions personnelles pour mon usage personnel.
 

1 – Une obéissance bien facile au Saint-Père.


Il y a une grande différence dans ma façon avant et après Bossey de « prendre à cœur » la prière, l’espérance de l’unité. Mais, on ne prend pas toujours avec foi ce qu’on prend à cœur.
Dans la mesure où les « frères séparés » évoquent maintenant pour moi ceux dont j’ai entendu la voix, je dois me faire attentive, ouverte et docile à tout ce que le Saint-Père dira à leur sujet, pour que ma prière et mes relations humaines s’y nourrissent et s’en inspirent.

Je ressens aussi l’impérieuse nécessité, dans la mesure même où des liens d’amitié, d’aide, de prière, s’établissent entre ces frères et moi, de renforcer intensément, tout ce qui me permet de vivre l’unité fondamentale de l’Eglise, tout ce qui en développe la force et la vigueur. Une sorte de dévouement à l’unité de l’Eglise « une ».

 

2 - Adorer Dieu dans les cheminements de sa volonté sans les scruter


Ne pas enregistrer comme des « succès » telle ou telle modification d’attitude ; telle ou telle évolution de mentalité. Respecter les projets de Dieu et son action ; ne pas essayer de les dérober au mystère. Accepter de servir à Dieu, moi-même, au plus profond de l’Eglise, dans un mystère tout aussi obscur.

S’unir à leur quête de vérité sans en disséquer les démarches, s’unir à ce qui y est prière, à la fois en sachant les rejoindre là où ils sont, mais sans quitter les profondeurs de l’Eglise, son amour maternel, en quête, lui aussi, mais des hommes.

Accepter de connaître ce dont ils souffrent, non pour le constater mais pour compatir.
Offrir à Dieu avec eux leurs propres divisions dont ils souffrent…
Et tout ce que l’on apprend de leurs souffrances en vivant auprès d’eux. Beaucoup en souffrent humblement. Nous sommes si mal bâtis que cette humilité pourrait facilement nous entraîner à nous glorifier de ne pas avoir les mêmes souffrances.

Se refuser à juger, à condamner. Etre prudente pour défendre. Mais être pour eux, avant tout, ce qui n’est pas « séparable », ce qui vit l’« unité » pour eux. Pour qui cette unité est une même chose avec l’espérance. Etre en chair et en os une parcelle de l’Eglise catholique romaine pour laquelle garder et espérer l’unité ne sont qu’une même chose. Aussi, se refuser à toute pseudo-unité qui transformerait l’espérance en pauvre espoir. Etre au milieu d’eux de l’unité qui aime, qui glorifie Dieu pour ce qu’il meut vers l’unité, qui espère de Dieu toute son unité. Une unité maternelle, qui ne peut cesser de l’être. Quand une mère dit : « J’ai des enfants … » elle ne veut pas dire « Je suis propriétaire de certains hommes ». C’est le don de la vie qui permet à une mère de dire : « J’ai des enfants ». En réalité cela veut dire : « des hommes sont vivants à cause de la vie que je leur ai donnée. Ils sont libres. Ils peuvent ne plus m’aimer avec leur volonté et avec leur cœur. Entre eux et moi il reste pour toujours de l’amour ; une unité qu’on ne peut pas anéantir ; ce qui reste dans leur vie la même vie que leur mère ».


3 – Manifester l’Eglise


Là je ne pense pas à des discours mais aux rencontres providentielles dont est tissée la vie de certains catholiques avec des protestants. Dans cette proximité de vie, il me semble que c’est, de notre part un dû, de vivre à découvert notre vie même à l’intérieur de l’Eglise.
Vivre à découvert l’unité fondamentale de la parole de Dieu, de l’Eucharistie, de la prière, dans l’Eglise.
L’unité organique, fonctionnelle de l’Eglise, son unité comparable à celle d’un corps.
L’unité libératrice de l’Eglise pour celui qui veut toute sa Foi et rien que sa Foi.
L’unité entre ce qui doit garder le dépôt et ce qui doit participer à la rédemption par l’évangélisation, par la souffrance, par la prière.
L’unité entre ce qui dans l’Eglise garde les promesses du Seigneur, appuyé sur elles ; et ce qui travaille à accomplir les promesses du Seigneur, selon qu’il nous l’a demandé.
(Manuscrit dactylographié, La femme, le prêtre et Dieu,
tome IX des O.C., pp 189-191)