Aller à la page d'accueil. | Aller au contenu. | Aller à la navigation |

Lire Madeleine Delbrêl Lire Madeleine Delbrêl
 
 
Document Actions

Textes du tome X des Oeuvres Complètes: La question des prêtres-ouvriers

Extraits de textes du tome X des O.C. (Nouvelle Cité, octobre 2012):
- "Voyage à Rome"
En mai 1952, Madeleine qui sent l’orage arriver – la mission des prêtres-ouvriers risque d’être interrompue - décide de faire un voyage éclair à Rome pour prier au tombeau de St Pierre.
- "Réflexions sur une décision romaine"
Madeleine commente ici la note du cardinal Pizzardo, parue dans Le Monde du 15 septembre 1959.

Voyage à Rome


En mai 1952, Madeleine qui sent l’orage arriver – la mission des prêtres-ouvriers risque d’être interrompue - décide de faire un voyage éclair à Rome pour prier au tombeau de St Pierre. Ce projet un peu fou se réalise grâce à un billet de la loterie nationale, laissé par une personne hébergée au 11 rue Raspail et qui s’avère gagnant de la somme nécessaire au voyage. Elle part le 5 mai, passe la journée du 6 à prier à St Pierre et reprend le train du soir. Ce texte avait été publié dans Nous autres, gens des rues avec suppression de quelques phrases rétablies ici.
 

J’étais allée à Rome avec un but bien précis :
- pour demander que la grâce d’apostolat qui a été donnée à la France ne soit pas perdue par nous, mais que nous la maintenions dans l’unité ;
- pour demander que cette grâce soit reconnue, fortifiée par
l’Église.
 

Autant mon voyage à Rome de 1933 était personnel, autant celui-ci était impersonnel.

Le Seigneur l’a bien entendu ainsi.

En 1933, je n’avais pas senti la Rome profane avec sa beauté, la Rome moderne, avec sa richesse, la Rome « vaticane », avec son temporalisme.
J’avais été plongée dans une énorme rencontre de peuples priants, dans des foules croyantes.
J’avais eu la Messe du Pape. J’avais reçu comme un cadeau gratuit l’enracinement dans l’Église, dans la pierre de fondation dont toute racine doit sortir.
Cette fois je suis allée directement à St Pierre. Sur les murs de l’enceinte une pluie d’affiches politiques : « Democrazia Cristiana »…menant la bagarre selon le jeu de toutes les bagarres.
Toutes les fois où je suis sortie de St Pierre, j’ai vu entrer et sortir du Vatican des autos d’un luxe inouï.
En traversant Rome à l’aller et au retour, j’ai été très saisie de sa beauté : Paris à côté d’elle fait « tard venu » ; très frappée aussi de l’élégante richesse de la ville moderne. J’ai senti très fort le danger pour tous ces prélats, ces hommes d’Église, de vivre dans ce charme de culture et de richesse.
A St. Pierre j’ai eu la Messe. J’ai dû sortir très vite car on prend les sacoches à l’entrée comme dans les musées, et j’avais dans la mienne beaucoup de documents sur la Mission dont la place n’aurait pas été partout. Je les ai mis dans mon sac et j’ai laissé ma sacoche dans un café des environs.
Dans St. Pierre où je suis restée toute la journée, sauf le temps de faire mes courses, très peu de personnes priaient. Un petit va-et-vient devant la châsse de Pie X et c’est presque tout.
Presque personne, quelques prêtres isolés, très rares. En revanche des caravanes indiscontinues [sic], genre Cook, d’Anglais et d’Américains, avec les guides.
Dans le sous-sol des travaux, avec les conversations des ouvriers. Et des chariots transportant les déblais.
Dans cette atmosphère exaltante, j’ai pris mes fonctions. Je me suis incrustée dans mon pilier qui a l’avantage d’être devant l’autel du Pape et sur le tombeau de St. Pierre et j’ai prié à coeur perdu… et d’abord à perdre coeur. J’ai casé modestement la Famille en fin de journée toute entière et chacune.
Je n’ai pas réfléchi ni demandé de « lumières » : je n’étais pas là pour cela.
Pourtant plusieurs choses se sont imposées à moi et restent en moi.
D’abord - Jésus a dit à Pierre : « Tu es Pierre et sur cette pierre je bâtirai mon Église… » Il devait devenir une pierre et l’Église devait être bâtie. Jésus qui a tant parlé de la puissance de l’Esprit, de sa vitalité, a, quand il a parlé de l’Église, dit qu’il la bâtirait sur cet homme qui deviendrait comme une pierre. C’est la pensée du Christ que l’Église ne soit pas seulement quelque chose de vivant mais quelque chose de bâti.
 

Deuxième chose -
J’ai découvert les Évêques.
Dans ma liste de visites de départ figurait Mr X … qui vend l’« Homme Nouveau » et qui m’est chaque dimanche une tentation. Il a deux garçons au Petit Séminaire. Voulant lui dire quelque chose de gentil, j’ai cherché quelque chose à lui acheter dans son éventaire. Il y avait l’Album de Fêtes et Saisons sur « Notre Évêque ». Je l’ai acheté et l’ai rapidement parcouru avant de partir. J’y ai découvert cette vérité originale : que l’Évêque a le « dépôt de la Foi » et la charge de l’« Apostolat ». J’ai découvert pendant mon voyage et à Rome l’immense importance dans la Foi et dans la vie de l’Église, des Évêques.
« Je vous ferai pêcheurs d’hommes ». Il m’a semblé que visà- vis de ce que nous appelons l’autorité, nous agissons, tantôt comme des fétichistes, tantôt comme des libéraux. Nous ne refluons pas vers les Évêques avec ce que nous rencontrons, connaissons du monde. Ou bien nous obéissons comme un soldat de 2e classe, ou bien nous présentons au mieux nos desiderata à leur signature. Nous n’apportons pas les images des yeux au cerveau, les sensations, etc. … Nous sommes sous le régime des autorisations non de l’autorité, qui serait d’apporter de quoi « faire », de quoi être les « auteurs » de l’oeuvre de Dieu. Tout cela est fort mal digéré mais me paraît d’une importance considérable. Quand on parle de l’obéissance des Saints, on réalise mal, je crois, combien elle s’apparente dans le corps de l’Église, à cette lutte interne des organismes vivants, où l’unité se fait dans des activités, des oppositions.
 

Enfin -
J’ai aussi beaucoup pensé que si St Jean était « le disciple que Jésus aimait », c’est à St Pierre que Jésus a demandé :
« M’aimes-tu ? » et c’est après ses affirmations d’amour qu’il lui a donné le Troupeau. Il a dit aussi tout ce qui était à aimer : « Ce que nous avez fait … »
Il m’est apparu à quel point il faudrait que l’Église hiérarchique soit connue par les hommes, tous les hommes, comme les aimant. Pierre : une pierre à qui on demande d’aimer. J’ai compris ce qu’il fallait faire passer d’amour dans tous les signes de
l’Église.
À la fin de ma journée, je voulais m’acheter un « petit souvenir ». Une carte de la Basilique. J’ai dit au Seigneur : « Je pense que c’est vous qui avez voulu que cette journée soit comme cela, aussi rude. Si c’est bien vous je vous demande un souvenir de St Pierre dans le train. Dans le train j’ai trouvé un Prêtre genre clergyman. Je lui ai parlé. C’était un jeune prêtre allemand, ordonné depuis trois mois, du coin de Paulette. Il m’a demandé depuis quand j’étais à Rome. Je lui ai raconté mon histoire. Il a ri comme un fou … puis comme en proie à une inspiration, il a fouillé dans ses affaires et en a sorti une carte représentant une sorte de tunnel obscur, avec, au fond, St Pierre dont on ne voit que le Dôme.

(Note du 8 mai 1952)

 

Réflexions sur une décision romaine


Madeleine commente ici la note du cardinal Pizzardo, parue dans Le Monde du 15 septembre 1959. Un 1er texte avait été publié dans Nous autres gens des rues sous le titre : « A la suite d’une décision romaine ». Ce 2e texte inédit montre une Madeleine sensible aux blocages que risque d’entraîner la décision romaine.
 

Les réflexions suivantes ne portent absolument pas sur l’obéissance due à la décision du Saint Office ; obéissance en acte pour les Prêtres au travail, obéissance en esprit pour
nous tous.
La note de Rome ayant été publiée, nous ne pouvons pas agir comme si nous ne la connaissions pas. (…) Les points de vue indiqués ici me sont personnels.
 

I – La décision elle-même
 
A – Elle est un blocage


Ce blocage a été assez mis en lumière pour que je n’y
revienne pas. D’accord sur l’ensemble de ce qu’on a dit, j’ajouterai pourtant que des faits exacts perdent de leur véracité et de leur force quand on les isole ou qu’on les généralise.


B – Il est moins évident qu’elle met fin à un autre blocage.


Je suis convaincue que depuis 54 le germe apostolique présent dans la vie des Prêtres-ouvriers s’est partiellement enkysté lui-même.
Que d’autre part, des recherches apostoliques, distinctes de lui, se sont polarisées sur lui. L’esprit de ces recherches est alors devenu l’esprit d’un attentisme.
Depuis, nous avons tendu, inconsciemment, à reconnaître surtout les besoins apostoliques qui justifiaient la présence des prêtres au travail.
Nous avons le plus souvent pris, pour estimer l’urgence et la gravité de ces besoins, l’échelle de valeurs dont se servaient les prêtres-ouvriers eux-mêmes. C’était encore, instinctivement – peut-être – une affaire de fidélité.
Je ne pense pas que, depuis, nous ayons eu un regard assez libre pour percevoir le renouvellement qu’ont apporté les événements et les circonstances.
Très vite et à notre insu nous étions devenus, d’une certaine façon, formalistes. L’attachement à une vie nous cachait la vie elle-même.


II – Les modalités de cette décision.


Réserve faite que nous sommes peut-être :
- mal informés sur les modalités de la décision ;
- ou mal instruits sur la vie de l’Église,
beaucoup d’entre nous ont été étonnés et certains autres troublés.
Si l’obéissance demandée aux Prêtres nous paraît claire, celle que la même décision demande aux Évêques heurte en nous, non des préférences ou des sentiments, mais les convictions sur lesquelles on nous a appris à fonder notre propre obéissance.
 

III – Les termes de cette décision et la note toute entière.


Ils rendent la compréhension difficile.


A – Nous n’y reconnaissons :


- ni la vie des prêtres au travail ;
- ni les raisons d’être de leur forme de vie ;
- ni les besoins apostoliques qui l’ont suscitée.

B – En nous en tenant à ces termes, nous éprouvons :


- une gêne vis-à-vis du sacerdoce : il est présenté comme trop fragile pour courir le danger que nous courons nous-mêmes.
- une crainte par rapport à nous.
 

Les faits prouvent que ce danger ne nous laisse pas toujours indemnes. Ils prouvent aussi que ce danger existe pour nous tous : chrétiens nés ouvriers, chrétiens venus en milieu ouvrier.
Qu’il soit dangereux pour le prêtre d’être ce que nous sommes, quitte à déformer ce qu’il est : nous le comprenons. Mais que la place où nous sommes soit jugée trop dangereuse pour que le prêtre y soit ce qu’il est, blesse notre estime surnaturelle du sacerdoce et le respect que nous vouons à notre propre fidélité.


- une surprise au sujet de l’« influence ».


L’influence des milieux ouvriers varie d’un milieu à l’autre.
Mais l’influence d’un milieu ouvrier déterminé ne se « condense » pas qu’à l’usine, pas plus qu’elle ne se limite pas à l’usine. Si elle est nuisible, on peut se demander comment l’empêcher de nuire à la vie sacerdotale – ou à la vie chrétienne. Mais, l’éviter paraît irréalisable. Éviter l’influence d’un milieu de vie, c’est presque éviter de vivre.
 

IV – Peut-on aller au delà des mots ?


Dans sa note, le Saint Office fait penser à un médecin, alerté par un ensemble des symptômes. Aucun d’eux, peut-être, ne mériterait l’attention ; mais leur ensemble signale un désordre organique. Le médecin dit alors souvent : « Il y a quelque chose
qui ne va pas ».
Que cette inquiétude soit celle du Saint Office, on peut ou non la partager ; on ne peut en être surpris. Il peut arriver que devant les symptômes qui l’ont inquiété le médecin ne conclut pas à un diagnostic. Il se contente de rapprocher les symptômes des conditions de vie. Que certaines de celles-ci soient insolites par rapport à la vie antérieure du patient, c’est elles qui seront incriminées en premier.
Il semblerait donc que l’inquiétude du Saint Office porte sur la vie sacerdotale, sur ses fonctions. De cette vie et de ces fonctions, l’Église est seule responsable et compétente. Seules devraient alors nous atteindre les conséquences des mesures prises : leur répercussion sur l’apostolat ouvrier.


V – Réflexions en marge.


En rester à cette conclusion serait faire table rase de tout ce que j’ai pu éprouver et observer. Si le type de vie sacerdotale présenté à Rome a suscité une inquiétude, c’est peut-être parce que les lignes essentielles du sacerdoce y sont liées à d’autres lignes, traçant les moyens d’un trait appuyé, insistant. Le visage du sacerdoce s’en dégage mal. Comme dans une photographie où les détails prennent une importance absolue, l’attention est divisée. Le visage est tout entier dessiné, mais on a comme la tentation de ne pas le regarder tout entier. Or je ne peux séparer le fait de cette apparente confusion d’un autre fait qui, celui-ci intervient sur le plan de la simple vie chrétienne.