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Textes du tome X des Oeuvres Complètes: Des missionnaires qui font l’admiration de Madeleine

Textes inédits ou oubliés à découvrir dans le tome X

Le chapitre 2 du 4e volume des écrits missionnaires contient des portraits faits par Madeleine de grandes figures missionnaires. Deux d’entre eux sont des recensions dont nous présentons ci-dessous des extraits.

La première concerne, fait inattendu dans l’oeuvre de Madeleine, une new-yorkaise, Dorothy Dohen, auteur d’un recueil d’articles publié aux États-Unis sous le titre "Vocation to love" puis traduit et publié en France par le Père Aimon-Marie Roguet op. sous le titre "La Sainteté des Laïcs". Pas étonnant que Madeleine se soit intéressée à cette femme cultivée qui travaillait comme vendeuse et écrivait dans des revues dominicaines : une laïque comme elle, qui avait choisi le Seigneur en un coude à coude avec le monde. Sa recension fut publiée dans La Vie spirituelle.

Par contre, la très belle recension qu’elle fit du Journal de la Mission ouvrière du Père Jacques Loew ne fut pas publiée. Elle manifeste la connaissance très fine que Madeleine avait de la personnalité de son ami prêtre-ouvrier et de son travail missionnaire dans le quartier de la Cabucelle à Marseille.

Dorothy Dohen - La sainteté des laïcs - Mai 1954

 

Au laïc qui, de nos jours, « désire être un saint », Dorothy Dohen, par-dessus l'Atlantique, adresse son livre.
A ce laïc elle dit sans ménagement : « Le Christianisme ne souffre pas d'une fissure, il s'est écroulé »… si tu as « la vocation de restaurer toutes choses dans le Christ » cela entraine « la vocation d'être le Christ, en d'autres termes, d'être une humanité pour le Christ ».
Cette humanité, tu ne la réaliseras qu'en découvrant et en respectant « une notion correcte de la charité » qui est l'inflexible pivot de tout le livre (…)
 

La pauvreté ? « Elle est bonne dans la mesure où elle nous libère pour l'amour… C'est parce que l'amour est la mesure de la perfection chrétienne que la pauvreté est bonne… Il est évident qu'elle est mauvaise si elle nous empêche d'aimer. Et ce devrait être une des tristesses du Chrétien d'aujourd'hui, qu'il y ait tant de pauvreté étrangère à la sainteté. Cette pauvreté là est voulue par l'homme, non par Dieu, qui se contente de la tolérer … La pauvreté comme la chasteté, doit être volontaire. Elle doit être une servante pour le Chrétien qui glorifie Dieu ; elle ne doit pas être la punition brutale réservée à un être humain qui a la malchance de se trouver du mauvais côté dans le système économique… » « Seul un saint peut prier l'estomac vide. »
 

Le détachement ? « C'est échanger son coeur avec celui du Christ, c'est ne plus aimer avec son propre coeur, mais toujours aimer avec le coeur du Christ… On devient détaché non pas en durcissant son coeur, mais, en le donnant au Christ… Nous aurons une utilité sociale dans le corps mystique du Christ, dans la mesure où nous aurons accompli le seul à seul avec le Christ. »
 

La prière ? « Nous ne pouvons pas durer sans elle, pas plus que nous ne pouvons durer sans respirer… Nous ne parviendrons jamais à la prière continuelle si nous ne commençons pas à prier… Prier toujours ne doit jamais devenir une excuse à ne pas prier du tout. »
 

La solitude ? « Si Dieu semble nous envoyer la croix de la solitude, c'est seulement pour qu'il puisse être notre compagnon. »
 

Les déceptions ? « La tragédie des vies sans amour nous enveloppe de toute part… mais, réellement, la déception de l'homme n'est pas celle de Dieu. La sublimité de notre condition humaine consiste en ce que, seuls sur cette terre, nous pouvons rendre Gloire à Dieu volontairement… si Dieu est notre objet, nous sommes destinés à la satisfaction… l'amour seul ne subit pas de déception. »
 

La Joie ?… « Les médiocres sont chagrins, mais les saints sont heureux. Un peu d'amour impose un fardeau, mais, beaucoup d'amour libère. » « La joie n'est pas une évasion. Elle ne s'échappe pas loin des maux véritables, des motifs pressants de pitié et de douleur. Mais elle connaît plus que tout la réalité de Dieu. »
 

La paix ?… « La paix chrétienne est une paix paradoxale… » Du chapitre sur la paix il est difficile d'extraire même quelques phrases. Elles se suivent toutes comme les mailles d'une chaîne. Elles sont de celles qui méritent le plus d'être lues. Si Dorothy Dohen unifie si fort toute la vie chrétienne autour d'« une notion correcte de la charité », ce n'est pas pour laisser dans l'amour, une apparence de dualité… « Il n'y a qu'un seul amour, il n'y a qu'une seule vertu de charité. L'amour surnaturel que nous portons à notre prochain est un autre aspect de l'amour que nous portons à Dieu. » Elle nous dit son « impression de terreur, en lisant que, selon St Thomas, il est possible de commettre un péché mortel en refusant l'aumône »… « Faire du bien à tous ne reste pas une affirmation vague et stérile: nous devons faire du bien à ceux avec qui Dieu nous met en contact (…) Il me semble que n'importe quelle femme, ayant à la fois choisi l'amour du Seigneur et un coude à coude sans tricherie avec le monde, ne pourra pas lire les pages de Dorothy Dohen sans y rencontrer cette vie universellement fraternelle, à laquelle nous devons si souvent adhérer par la seule et obscure foi (…)

 

 

Lʼabbé Jacques Loew - Journal dʼune mission ouvrière - Avril 1959

 

(…)


Un dominicain


Le Père Loew est dominicain. La « mission ouvrière » ne l’est pas. Ces deux faits sont vrais, mais un troisième paraît tout aussi vrai : si le Père Loew n’avait pas été un frère prêcheur, il n’y aurait pas la « mission ouvrière » (…)
 

Les nerfs de la vie apostolique


Les vertus évangéliques ont toujours servi de nerfs à toute vie apostolique. Le danger de leur affadissement coïncide avec le danger d’amenuiser l’esprit apostolique lui-même. Mais en les mettant à son creuset, la mission s’était rendu compte qu’elles y réclamaient à la fois un renforcement et une adaptation, plus de souplesse et plus de rigueur.
Si, religieux, le Père Loew avait choisi la pauvreté « tout court », il devait, côte à côte avec les pauvres revendiquer pour la mission les conditions mêmes de leur pauvreté.
Pour lui comme pour les autres équipes, ces conditions étaient liées implacablement à l’évangélisation elle-même, au droit de présence, au réalisme de la fraternité.
Si le prêtre est à la mission ouvrière l’homme de Dieu, l’homme qui est à Dieu, l’homme dont «toute la vie sert au Christ», cela entraîne la pleine valeur du célibat apostolique, mais [cela] situe les dangers qu’il rencontre et les prudences qui leur sont adaptées.
Quant à l’obéissance elle ne peut sans alourdir l’action et sans devenir artificielle demeurer une obéissance classique. Pour remplir le rôle que toutes les vies apostoliques lui ont demandé, elle réclame des jointures précises dans l’équipe et des charnières robustes autant que souples sur la « grande obéissance de l’Église ».
 

Frère Prêcheur


Pour prêcher il faut être entendu il faut être compris.
En pénétrant chez les Dockers, le Père Loew constata ce que d’autres constatèrent ailleurs :
l’Évangile ne pouvait y être entendu pour deux raisons :
1) Là où l’on prêchait les dockers n’étaient plus :
- dans les Églises parce qu’ils n’y allaient pas ;
- dans leurs quartiers mêmes, car ils le quittaient à l’aube pour le retrouver le soir.
2) l’Église n’était pas psychologiquement près d’eux, elle subissait comme un phénomène d’éloignement par l’attachement de son visage local à des couches sociales autres, à une mentalité autre, à des intérêts autres.
Il constatait que, toujours dans ce milieu, l’Évangile ne pouvait pas être compris parce que :
Il y a une forme d’esprit qui est prolétarienne et cette forme d’esprit se diversifie en des multitudes de différenciations.
Il y a des cheminements de pensée prolétarienne, des sensibilités et des susceptibilités prolétariennes.
Il y a des évidences et des scepticismes prolétariennes, sous-produits de « l’esprit technique » parvenus à travers d’innombrables transmissions et simplifications à des intelligences qu’ils modèlent et « renversent ».

A côté des grands bonheurs et des grands malheurs humains il y a des bonheurs et des malheurs connus du seul prolétariat, les souffrances et les plaisirs de tels ou tels de ces milieux.

C'est tout cela la langue sans laquelle on ne peut être compris.

Quand en 1941 le Père Loew demandait et obtenait l'autorisation de travailler comme docker, c'était le chemin d'accès vers les dockers qu'il découvrait.

En allant habiter l'année suivante le quartier de ses camarades de travail, en partageant leurs conditions de vie: insécurité, insalubrité, il devait découvrir que le travail et les conditions de vie partagées lui permettaient non seulement d'être entendu et compris, mais d'être entendu et compris comme un frère qui parle de Dieu.

A la mission ouvrière l'un ne peut plus aller sans l'autre.

(…)