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TEXTES DU TOME XII DES OEUVRES COMPLETES: En dialogue avec les communistes

Le tome XII des OEuvres complètes (Nouvelle Cité, septembre 2014) rassemble une trentaine de conférences et articles faisant suite pour la plupart à la publication en 1957 de « Ville marxiste, terre de mission ». Alors très sollicitée sur son expérience de la question marxiste, Madeleine ne cesse de revenir sur ses grandes intuitions pour les creuser et mieux les expliciter. La lecture n’a rien de rébarbatif car elle enrichit sans cesse sa pensée. Le souffle de sa recherche apostolique habite tous les textes. En voici quelques extraits en primeur

Note au Cardinal Feltin, 1951
 

Conclusion
Vivre au milieu d’eux [les communistes] pour qu’ils aient une possibilité de connaître le seul Dieu véritable et celui qu’il a envoyé : « Jésus-Christ ». Vivre au milieu d’eux.
Dans le milieu de travail ou par profession, dans le quartier, dans les rencontres, savoir qu’on est une parole vivante de l’Evangile, qu’on n’est libre ni de le modifier ni de l’amputer, être captif de l’Evangile.
Vivre courageusement le surnaturel. Le fait du chrétien se référant au Christ vivant, comme à un vivant, est pour des gens dont la doctrine est une doctrine de faits, une rencontre avec un Christ possible.
Accepter toutes les amitiés que Dieu propose avec eux, les pousser jusqu’au réalisme de la fraternité selon le Christ. Être en famille avec ceux-là. Dans une famille, la mère ou la soeur d’un communiste restent sa mère ou sa soeur même si elles n’ont pas la carte du parti.
Accepter de collaborer à des activités locales limitées dans le but et dans le temps. S’y dissocier de ce qui peut prêter à confusion. Y affirmer souvent et clairement le pourquoi de sa présence.
Eviter les tactiques : Personnelles de sympathie ou de popularité : le Christ ne se propagandise [sic] pas : il s’annonce. Impersonnelles : plan de climatisation pour
l’Eglise, atouts pour elle… etc. L’Eglise sort de la vie du Christ et non des plans, elle ne joue pas au salut, elle le saigne.
Renforcer les liens avec les chrétiens dans la mesure où on vit davantage avec les communistes.
Vivre davantage ce qui est le plus absent de leur vie : l’adoration, la prière, la douceur.
Être d’autant plus d’Eglise qu’ils ne la sont pas : par le sacrements, l’obéissance, le souci d’elle.
Savoir que l’évangélisation dépend de nous mais que la Foi, c’est Dieu qui la donne : ne pas essayer de la fabriquer.
Discerner dans chacun ce qui est Lumière, même fragmentaire, même faussée, savoir qu’il est difficile d’arracher l’ivraie sans arracher le bon grain. Mettre en chacun de plus en plus de bon grain sans s’occuper de l’ivraie.
Respecter chacun, ne pas salir son idéal à l’occasion de ses désenchantements ou de ses rancoeurs.
Ne pas se battre contre le mal puisqu’il n’est pas, mais mettre de la vie à sa place.
 

Madeleine Delbrêl


* * *

 

« La foi à Ivry », juin-juillet 1954


Conclusion
Je sais bien qu’il est facile de parler de la personne « historique » du Christ et de sa loi d’amour fraternel.
Mais, je pense que cela est justement trop facile. C’est Dieu que le Marxisme rejette. Le jour où le Christ humanitaire revendiquerait la divinité, « on l’entendrait une autre fois » ; de même qu’on n’entendrait pas davantage une Eglise dont tous les membres seraient
des Saints, mais qui se présenterait comme une institution divine.
Ce qu’il faut avant tout c’est que Dieu ne soit plus mort.
Pour lutter contre cette mort chez les Marxistes le témoignage d’une vie silencieuse, même héroïque ne suffit pas : aujourd’hui, demain peut-être, un jour certainement, il faudra parler.
Là encore, je reviens sur la nécessité de la prière. Parler à un Marxiste c’est parler dans un micro à tout [le] corps. « un pour tous, tous pour un », il est impossible de savoir où notre voix [se] répercutera.
Je pense que, seul, celui qui aura demandé la force de parler à Dieu de la part de tous, aura la force de parler à tous à travers un seul.
Dans une immense portion du monde nous n’avons pas besoin de nous demander si le Marxisme pose à l’Eglise une question apostolique : il la pose à une multitude de nos frères sous une forme de violence.
S’il est vrai que nous devions donner une réponse, elle devrait peut-être s’inspirer de la leur.
Devant la mort, un Abbé Tong a longuement explicité cette réponse. C’est avec toute sa Foi qu’il voulait mourir et seulement pour sa Foi, pour la garder et pour la transmettre.
Il nous faudrait son lucide respect des hommes et son intransigeante fidélité à Dieu, pour vivre ici, comme il a accepté de mourir là-bas.
 

* * *

 La chance du chrétien.


« Manifeste » de juin 1960
La chance ! Nous sommes tous d’accord sur ce que c’est ; même si chacun de nous attend d’elle des choses qui ne se ressemblent pas. La chance c’est recevoir de la vie, trouver dans la vie ce qu’on désire.
Je ne sais pas si on a écrit l’histoire de la chance dans la vie des savants.
Bien sûr, ils ont tous travaillé, tous lutté, tous observé…

Mais sans même parler de leur chance d’avoir un cerveau particulièrement bien conditionné, il y a toutes les chances de leur rencontre avec certains aspects de la réalité, avec les faits précis qui aiguillonnent leur recherche ; il y a le tête à tête de Denis Papin avec sa marmite. Et çà, c’est une chance.
Les chrétiens sont les hommes d’une chance. Ils ont appris que dans des circonstances qui sont des faits historiques, des faits qui ne craignent pas un examen scientifique, Dieu a voulu que certains hommes sachent d’où vient le monde et où il va, sachent par toute l’humanité la loi même de sa destinée.
Les chrétiens ont eu la chance d’apprendre ce que Dieu a dit à quelques hommes pour toute l’humanité, qui a été transcrit et répété à travers les siècles de l’histoire.
Les chrétiens doivent continuer de répéter à l’humanité ce que Dieu veut d’elle ; ils doivent agir eux-mêmes en appliquant ce qu’ils ont appris.
Être chrétien, ce n’est pas cogiter, inventer, imaginer, c’est parler et c’est agir : parler pour dire ce que Dieu a dit de dire ; agir pour faire ce que Dieu a dit de faire.
Être chrétien, ce n’est pas être un idéaliste. Si des chrétiens ont des idées ou de l’idée, c’est parce qu’ils sont des hommes à idées, non parce qu’ils sont des chrétiens.
Le chrétien n’est pas chargé d’avoir des idées.
Le chrétien est chargé d’agir : c’est Dieu qui invente, c’est Dieu qui crée.
 

* * *

Les communistes sont notre prochain, mais Dieu reste leur prochain le plus proche - Fil à plomb et perspective,
12 janvier 1961


1 – la relativité de ce que nous savons

Ce que nous savons est sûr, mais nous ne savons pas tout et ce que nous savons, nous le savons en énigme.
Un exemple : pour eux et pour nous, Dieu est le même Dieu. Qu’ils l’ignorent, que nous croyions en lui, ne change pas Dieu.
Que nous ayons connu l’amour de Dieu et que nous y ayons cru ne change pas l’amour de Dieu pour le monde, pour chaque homme qui est dans le monde.
Que par le baptême, nous ayons été appelés, justifiés, sanctifiés ne change rien au fait que chaque homme est une créature de Dieu, qui a en Dieu la vie, le mouvement, l’être, qui est voué à la ressemblance de Dieu


2 – Je ne pense pas que notre action ait le réalisme de cet abîme de réel, de ce mystère palpitant de vie. Nous réalisons mal que dans l’activité immense de Dieu, notre activité est à la fois celle d’atomes minuscules en euxmêmes, mais atomes qui, connus et aimés de Dieu, du fait de cette connaissance et de cet amour, deviennent démesurés.
Tantôt nous limitons ce réel aux moyens que Dieu a pris pour nous le révéler, et nous y faire librement et consciemment accéder : notre baptême, l’Eglise.
Nous tombons rarement dans le simplisme borné de ceux qui, tel ce prêtre américain, excommunié il a quelques années qui vouait à l’enfer tous les hommes qui n’appartenaient pas à l’Eglise visible.
Mais par contre, nous nous contentons souvent d’une ignorance négative dont la racine est parfois, sans que nous nous l’avouions, la crainte de découvrir des vérités de foi trop dures à croire.
Il arrive ainsi que nous vivions non la réalité immense de la rédemption, mais l’idée hésitante et réduite que nous nous en faisons.
 

3 – Mais comme toujours, on ne peut pas croire faiblement et évangéliser fortement.
Cette rédemption dont nous percevons seulement le rôle que nous avons à y jouer et l’appel de Dieu en Jésus, à nous, chrétiens, nous ne pouvons l’annoncer à des infidèles quels qu’ils soient, et dans ces infidèles à des marxistes, sans la leur présenter comme une réalité, non seulement comme une réalité qui leur paraît étrangère, mais comme une réalité qui leur est en fait étrangère.
Nous risquons de nous présenter à eux comme des propriétaires d’un Dieu que nous leur offrons de partager.
Non, ne sommes nous pas pour eux l’Epiphanie, la manifestation du Père dont toute paternité tire son nom et dont l’amour tout puissant nous submerge ensemble, nous sauve, nous achemine par des voies qui sont les siennes vers l’accomplissement de son amour.
Être chrétien, c’est entre autre être appelé à une participation active à la rédemption de J.C., et c’est entre autre, connaître notre participation à cette rédemption, comme c’est aussi savoir comment nous avons été rachetés dans le monde et avec lui.