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Textes du tome IX des Oeuvres complètes: Vocation de la femme dans l’Eglise et la société

Six textes rassemblés dans le chapitre 2 du tome IX des Œuvres complètes (à paraître en septembre 2011 chez Nouvelle Cité) dévoilent un aspect inattendu de l’œuvre de Madeleine. Après ses écrits professionnels sur les femmes, elle s’intéresse dans les années 50 à la vocation spirituelle et aux états de vie de la femme. Elle n’hésite pas, parfois, à se référer à des auteurs comme Claudel. En voici des extraits.

La Femme, le Prêtre et Dieu

 
(…)
Le possible de DIEU

  Ce n’est pas sur le plan humain que celui qui a choisi le célibat à cause du Royaume des Cieux trouvera la sécurité véritable.
  C’est sur le plan où tous les « possibles » de Dieu se réalisent, le plan de la Foi.
  Le Christ a dit qu’à certains ce sacrifice serait demandé : ils l’ont offert et Dieu l’a pris.
  À cause du Royaume des Cieux à instaurer en eux et hors d’eux.
  Si les différences humaines qu’entraîne leur état de vie existent, elles deviennent très peu de chose à côté de ce fait du Royaume des Cieux qui les envahit et les fait autres .
  Si, devant des difficultés humaines si rudes à solutionner ils se tournent désemparés vers le Seigneur, posant la constante interrogation de toutes les incarnations du Christ en nous : Comment cela se fera-t-il ?, ils n’auront qu’à regarder vers l’Evangile.
  Ils y verront celui qui nous a commandé d’être pareils à lui, et qui, Homme parfait, portant au maximum tout ce que l’homme a de meilleur, semble avoir réalisé jusqu’à l’extrême ce que la femme, elle aussi, a de meilleur. Ils verront le Christ qui réunit tout ce qui était séparé, qui reçoit tout de son Père et qui donne tout à ses frères, le Christ tendre comme une mère qui fait reposer, qui nourrit, qui console, le Christ qui dit celui qui fait la volonté de mon père, il est ma mère et mon frère et ma sœur, le Christ homme qui se donne en nourriture aux autres hommes.
  Ils verront aussi la Vierge Marie, femme parmi les femmes, complètement, parfaitement cachée.
  Ils comprendront que là où est le Royaume des Cieux en plénitude, l’homme et la femme sont mystérieusement complétés pour un équilibre qui dépasse de très loin la physiologie et la psychologie.
  Ils comprendront que si pour faire des hommes il faut un homme et une femme, pour faire l’Eglise il faut une créature et Dieu, une créature qui se donne à Dieu sans distraction, sans distraire et sans se distraire.
  Si les époux vivent le signe de l’amour du Christ pour son Eglise, eux en vivent la réalité.
  Ils ne sont pas des mutilés mais les volontaires d’un autre amour.
Quand ils se livreront à Dieu pour ce perpétuel enfantement des Rachetés, ils auront toujours la tentation d’engendrer des enfants dont ils connaissent le visage.
  S’ils s’arrêtent à cette famille réduite que leurs yeux peuvent voir, ils manqueront leur vocation.
  C’est l’Eglise de demain qu’ils doivent porter en eux, enfanter, nourrir, éduquer.
  Les visages qui les entourent ne sont, en définitive, que le signe de cette énorme humanité pour laquelle Dieu a dilaté en eux des entrailles immenses comme son amour.
  C’est cette humanité tout entière qui réclame le don de leur vie comme Dieu réclame d’eux une disponibilité toujours nouvelle et toujours vierge.

  Si quelque chose en eux souffre et gémit parfois, ils pourront dire ce que répondit l’Arabe au voyageur : « Qu’est-ce que ce bruit sur le sable ? – c’est le Désert qui pleure parce qu’il voudrait être une prairie ».
  Mais, plus souvent, ils auront l’allégresse des grandes solitudes qui s’offrent au plein soleil pour que la terre entière puisse être éclairée et réchauffée par lui.


Dr Raymonde Kanel1
Madeleine Delbrêl
1 Médecin, membre des Équipes

 

***

Le rôle de la femme (Notes)
 

(…)
La femme symbole

  La femme est un mystère : « Si le monde ne parlait pas tant de vous, mon ennui ne serait pas tel. Si leur voix n’était pas si touchante, si elles ne parlaient si bien d’autre chose, les créatures n’auraient pas de question pour nous et nous serions en paix avec la Rose… » (La Messe là-bas de P. Claudel)
  Chez le jeune homme qui approche de la femme avec un si fervent désir de la connaître, de communiquer avec elle, il y a l’attente d’un grand mystère, le sentiment qu’elle doit lui apporter l’essentielle révélation.
  Pour un chrétien, la création est une grande Bible écrite par Dieu, faite de poèmes et de mots variés, le Christ étant le « Mot » par excellence, le Verbe de la phrase : tout ce qui l’entoure a une signification en soi, mais aussi une révélation de Dieu « message » de Dieu ! La femme est un de ces mots. Dieu a voulu que la femme soit un ambassadeur auprès de l’homme, un être intermédiaire entre l’homme et Lui.
  Ce mouvement irrésistible qui entraîne l’homme vers la femme, ne s’explique pas si la femme n’apportait pas à l’homme beaucoup plus qu’elle-même, un message de Dieu.
  Quel est donc ce message de la femme ? Que nous révèle-t-elle de Dieu ? Reprenons les divers aspects sous lesquels on peut regarder la femme et voyons ce que chacun d’eux nous révèle :

 

a) La femme - épouse – elle nous révèle essentiellement ce que l’homme doit être devant Dieu, l’âme du chrétien en face de Dieu : « La femme, dans la Bible est toujours symbole de l’âme. » (Claudel)
  La femme – épouse nous dit que nous devons être tout attentifs devant Dieu, essayant de découvrir ce qu’Il est, Sa personne, Sa réalité intime ; tant que nous ne le connaissons que par des manifestations extérieures, nous ne pouvons pas connaître ce choc de l’amour, ni la passion de Servir.
  Émerveillé par la splendeur de Dieu, alors l’homme connaît l’impatience de servir, la soumission naît dans son cœur, comme elle naît dans le cœur de l’épouse :
  « Il n’y a qu’une chose nécessaire ; c’est quelqu’un qui vous demande tout, à qui l’on est capable de tout donner » (Soulier de Satin)
  L’homme qui a l’intelligence de Dieu, de son œuvre temporelle, sait que Dieu exige son offrande, le Don total de sa vie et plus qu’un service : une Collaboration. Dieu l’invite à être soumis comme l’épouse à son mari. Il se l’attache comme l’époux à l’épouse. Dieu ne peut nous renseigner autant sur le secret des relations de l’homme avec Dieu, que par celle de l’épouse avec l’époux. De même que l’épouse reçoit délégation de l’époux pour diriger le petit royaume qu’est la maison, Dieu donne à l’homme la souveraineté pour diriger le grand royaume de la création et lui communique le merveilleux pouvoir de donner la Vie.

(…)
 

b) La femme – mère. – La maternité de la femme nous apporte une révélation encore plus mystérieuse, plus profonde, et qui nous comble davantage : elle nous dit la MATERNITE DE DIEU, l’homme avec la femme – mère, apprend ce qu’il est avec Dieu et ce qu’il peut attendre de Dieu.
  « Ce n’est pas ravaler Dieu que de Lui prêter un visage de mère, c’est simplement accepter en toute plénitude, cette révélation vivante qui est la personne même de la Vierge – mère, comme le Sacrement de la Tendresse maternelle de Dieu » (Zundel)
  Nous ne voyons pas assez en Dieu cet aspect maternel : « Et même si la Mère oubliait ses enfants, Moi, je ne vous oublierai pas ».

  La femme révèle à l’homme son incomplétude : L’homme qui rencontre la femme découvre qu’il lui manque quelque chose, la femme est celle qui, par son apparition le blesse, lui donne une faim nouvelle :
  « Je suis la promesse qui ne peut être tenue. »
  « Et ma Grâce consiste en cela même. » (La Ville de Claudel)
  La femme entre dans la vie d’un homme et lui apporte la plénitude, pour qu’il cherche une plénitude plus grande encore : elle réveille en lui une faim et une soif de Dieu.

(…)

c) La femme – vierge. Elle nous apporte une révélation encore plus essentielle …: que le Christ se constitue vraiment l’ÉPOUX d’une âme : elle est le vivant témoignage de cette intimité, de cette alliance, entre le Christ et l’âme.

(…)
 

***

La femme et l’Eglise
 

(…)
  C’est Marie qui peut le mieux nous apprendre à bien nous conduire dans l’Eglise, elle qui fut pendant plusieurs mois le seul morceau d’humanité, soudé à Jésus et en grâce avec Dieu ; elle qui, lorsque les Apôtres, les « orphelins » qui devaient être « consolés », se groupaient autour de cette Femme qui avait déjà reçu le Consolateur.

  À vrai dire, ce n’est pas tellement facile de se bien conduire dans l’Eglise, quand on est femme.
  Sa Mère mise à part, le Seigneur semble s’être un peu méfié de nous.
  Dans ce Corps réel qui le continue au milieu du monde, toutes les fonctions « organiques », celles de la Hiérarchie et du Sacerdoce, il ne nous les a pas confiées.
  Mais, si l’on peut dire que la Mission c’est aux hommes qu’il la donne, on peut dire aussi, que les « commissions », c’est souvent des femmes qui les font.
  Et cela date de loin : ce sont les femmes qui ont été chargées de prévenir les Apôtres de la Résurrection… elles ne semblent d’ailleurs pas avoir eu grande créance auprès d’eux, exception faite de Saint Pierre.
  L’Histoire de l’Eglise est riche de ces interventions officieuses des femmes… comme elle est pleine aussi de l’illuminisme de certaines.(…)
  Dans l’Eglise, le Christ a versé, d’un seul coup, le « prix » fort dont il nous paya. Mais, la passion n’est pas finie, elle doit durer autant que le monde, et tous doivent y travailler.
  Là encore, chacun reste ce que Dieu le fit.
  A l’homme, le « Tu gagneras ton pain à la sueur de ton front » a donné les aptitudes de combat. Il peut affronter coups, blessures, risques mortels.
  A la femme, le « Tu enfanteras dans la douleur » - femme en travail - a donné les aptitudes de ces deux mots qui ressemblent tellement à « passion » : patience et passivité.
  La femme sait, au-dedans d’elle-même, que souffrir, c’est travailler.
Plus l’Eglise a de travail, plus l’Eglise travaille, plus nous, les femmes, nous devons surmonter ce que nos « terminaisons nerveuses » comportent d’agitation, pour être en elle ce que nous avons été faites : des puissances d’espérance.
  Il me semble que, quelque part, l’Ecriture dit : « Attendant, j’attendrai encore … »
  Personne ne comprend, et nous ne comprenons pas, comment nous pouvons passer sans dormir, tant de nuits près d’un enfant malade.
  L’Eglise a toujours besoin qu’on prenne la veille… et depuis le soir du Jeudi Saint, il vaut mieux ne pas laisser les hommes seuls !

(…)

  Au début de ces notes nous nous étions tournées vers Marie. En les achevant, c’est à elle que nous revenons.
  Je la regarde pendant ces mois où Jésus Christ se formait en elle, où elle le connaissait au-dedans d’elle, comme toutes les mères leur petit enfant.
  Je la regarde à Bethléem, tenant sur ses genoux et voyant avec ses yeux, ce Fils qu’elle tenait parce qu’elle ne le portait plus, qu’elle voyait parce qu’il était sorti d’elle, qu’elle donnait vivant au monde pour que le monde le mette à mort.
  Je la regarde au Calvaire, avec sur ses mêmes genoux, le « plus beau des enfants des hommes » tel que nous le lui avons rendu.
  Je ne suis pas un théologien, je ne sais pas ce que Marie a connu ou n’a pas connu de tous les mystères de Dieu, mais ce qu’elle a connu mieux que n’importe qui sur la terre, c’est, j’en suis sûre, le Corps du Christ.
  De ce Corps, je lui demande, de nous donner le sens.
  Nous sommes d’un temps qui semble marqué par la grâce d’une sorte de réalisme surnaturel.
  Nous avons été poussés à une prière vivante, à une obéissance sans détours à l’Evangile, nous avons sans doute fait bien des faux pas, mais nous avons essayé de ne pas nous payer de mots.
  A tant de grâces reçues, il me semble qu’il en manque une : le sens de l’Eglise, Corps mystique de Jésus Christ.
  Enfouies dans ce corps nous en parlons souvent comme des médecins ou des anatomistes parlent de leurs observations, des maladies de leurs clients, de l’état d’un cœur ou d’un estomac.
  Nous ne « pratiquons » pas réalistement la vie intime de l’Eglise.
  Et, pourtant, la seule terre qui puisse porter la rudesse d’un Evangile véridique, c’est une Eglise tangible et vivante comme les doigts de nos mains.
  Cette grâce dont nous manquons, demandons la à Marie.
  Elle ne nous donnera pas des « idées », elle ne transformera pas pour nous la chair et le sang de son Fils en schéma intellectuel.
  Elle ne nous donnera pas de lumière tronquée, même éblouissante : une Mère ne coupe pas son enfant en morceaux.
  Elle nous apprendra à vivre comme une cellule de son corps, soumise et volontaire, active et dépendante.
  Elle nous expliquera que dans le Corps de Jésus Christ, si tout pouvoir est don de lui, tout homme qui le reçoit reste un homme.

  Elle nous dira qu’un cœur en bonne santé n’y est pas plus qu’un cœur, mais, qu’un cœur malade n’y est pas moins qu’un cœur.
  Elle nous enseignera que l’Eglise continue sur terre la vie et la mort du Christ, caché ou glorieux, parlant ou silencieux, anéanti ou supplicié, mais, qu’à, chaque Bethléem jusqu’au dernier de ses Calvaires, elle tiendra l’Eglise entière, elle tiendra tous et chacun sur ses genoux.