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MADELEINE DELBREL, MA MARRAINE

Témoignage de Françoise Mathieu (1ère partie).

"Madeleine et maman ont lié amitié, et mes parents l’ont choisie pour être ma marraine quand je suis née, en 1943. Je lui dois mon prénom et le patronage de saint François d’Assise."

Jules Delbrêl, père de Madeleine et mon grand-père, Georges Guichard, cultivaient le même attrait pour les œuvres de Montaigne. Madeleine et maman se sont rencontrées grâce au docteur Armaingaud, qui tenait un salon littéraire qui deviendra la « Société des Amis de Montaigne ».

Madeleine dans le jardin à Ivry © J.Faujour

 

Madeleine et maman ont lié amitié, et mes parents l’ont choisie pour être ma marraine quand je suis née, en 1943. Je lui dois mon prénom et le patronage de saint François d’Assise.

Je me souviens d’avoir écouté, enfant, sur ses genoux, une tendre histoire de « nagneau », perdu et retrouvé par son maître chéri. Sa voix était inoubliable, douce, grave, et un peu chantante. J’espère l’entendre à neuf au ciel ! Ce jour-là, elle était venue chez nous demander à papa, entrepreneur de maçonnerie à Pantin, son aide pour abriter une fabrique de gâteaux pour des amis espagnols, au fond du jardin de la rue Raspail à Ivry. L’aventure de l’aller et retour éclair à Rome, en 52, je l’ai entendue de sa bouche : elle a raconté l’histoire du billet de loterie providentiel, mais aucun détail du voyage.

Je l’ai peu rencontrée dans mon enfance, mais quelles rencontres !... Je garde des objets-reliques pour moi : ma timbale, c’est la sienne ; des images pour ma première communion, ma profession de foi, ma confirmation ; la reproduction en couleur de la « Ronde des saints » de Fra Angelico, où mon saint patron, qui est aussi celui de mon mari, danse avec son ange gardien. Je l’ai reçue pour ma première communion. Elle m’a dédicacé son livre Ville marxiste, terre de mission en notant malicieusement que « je ne le lirais pas de sitôt ! » Plus tard, elle m’a fait envoyer Eupalinos ou l’architecte, de P.Valéry. Par-dessus tout, ses lettres pour moi, délicates, ajustées, bienveillantes.

On disait dans la famille que c’était une originale, un phénomène de fragilité physique et de force spirituelle. Une sorte de génie mental et artistique. Mon grand père Guichard, chirurgien-dentiste, se disait agnostique, et aimait beaucoup Madeleine. Il l’admirait, tout en pestant sur la façon dont elle s’occupait de ses dents, car c’est de lui que parle la dernière biographie de Madeleine, pour raconter le jour où il lui en a arraché beaucoup à la fois. C’est vrai que Madeleine reculait trop ses rendez vous dentaires, mais, dans un souci de vérité des choses dans leur contexte, je pense qu’il devait devenir presque vital de poser un acte si contraire au tempérament de mon grand père, homme prudent et doux avec ses patients, compétent si l’on en croit ses diplômes, et par grâce, non homicide, même par imprudence. Permettez-moi de vous raconter que j’étais derrière la porte ce jour là. Madeleine avait vraiment une sale tête, la pauvre, en entrant comme en sortant, et pire en sortant ! et après son départ, assez furtif à cause de la souffrance, les effusions habituelles non consommées, bon papa a éclaté de colère devant le gâchis que représentait le manque de soin au bon moment.

Françoise, étudiante aux Beaux-Arts, en 1963.

Au temps de mes études d’architecture aux Beaux-Arts, j’ai bénéficié d’un accompagnement décisif dans ma vie spirituelle, à Ivry, par des rendez-vous réguliers où Madeleine me consacrait son temps. J’arrivais souvent à Ivry le ventre noué, vérifiant la qualité de mes verrous intérieurs. Mais devant elle, toute simulation cédait, la vérité rayonnait de bonté et je repartais plus libre. J’avais été écoutée, et je m’étais découverte à moi-même tout en lui parlant. Sa bonté délicate m’avait dépliée, remise en ordre.

Rue Raspail, on entrait d’abord dans la salle commune où discutaient, comme chez eux, des gens assis autour de la table. Elle y était tout à tous, mais quand j’arrivais, elle m’emmenait dans son bureau. Elle s’asseyait à sa table, devant une grande carte du monde et je m’asseyais en face, à juste distance. Elle posait familièrement son menton sur ses mains et elle m’écoutait : - « Comment vas- tu ? ». Je savais qu’elle m’aimait, du même amour qu’elle portait à ses compagnes, à ses amis marxistes, à chaque personne rencontrée, du même amour puisé en Dieu. Le contraste était évident entre sa silhouette fragile et la force de l’Esprit Saint en elle. La lumière de ses yeux, la bienveillance, son sourire : un feu brulait en elle. C’était très large, très ouvert, et en même temps intime et concret. Et joyeux !
Il n’y avait pas de téléphone, pas de porte qui s’ouvrait, pendant le temps qu’elle me consacrait. Nous vivions la chose la plus importante du monde. Et pourtant, il n’y avait rien d’exclusif. Ce n’était pas une relation affective particulière. Dieu était là, et le monde s’invitait en même temps.
Cet « accompagnement spirituel » a duré au fil de mes études, jusqu’à sa mort, en prenant rendez-vous d’une fois sur l’autre, si ma mémoire est bonne. Cette période est pour moi celle d’une grâce fondatrice, j’ai appris qu’on ne peut être disponible aux autres, qu’en étant disponible à Dieu, tout en un. Je sortais de ces rencontres avec la joie, en paix, réconciliée avec moi-même.

Preuve bouleversante de sa sollicitude pour la gamine que j’étais, elle s’est fait conduire dans le Val d’Oise pour venir jusqu’à moi en urgence, pendant l’été 64, juste avant mes fiançailles avec François, juste avant sa mort à elle ! J’ai bénéficié ce jour-là, d’un dernier entretien, ciblé et décisif, sur la liberté et ma vocation au mariage.

Au moment de sa mort, j’étais fiancée et malade. Une hépatite virale me clouait au lit. Le projet de venir lui présenter « mon François », qu’elle me disait avoir hâte de connaître, ne s’est pas concrétisé, et je n’ai pu venir prier à son enterrement.

Après sa mort, et avec la parution des premiers ouvrages posthumes, les grâces par son intercession n’ont plus cessé.

Françoise Mathieu