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Madeleine Delbrêl ou la passion pour Dieu, le Christ, l’évangélisation et l’Église.

Nous reproduisons ci-dessous de larges extraits d’une intervention de Mgr Claude Dagens, devant la Commission doctrinale des Évêques de France le 23 février 2013. Il y fait la lecture de textes de Madeleine écrits vers 1958 et publiés dans le recueil Indivisible Amour, Éd. du Centurion, pp. 115-122.

(…) « Je m’arrêterai à ce qu’elle dit de l’Église, mais aussi de l’Évangile, et enfin, de l’évêque et du prêtre. En observant tout de suite que la forme de sa pensée est dialectique, et qu’elle aime souligner, comme l’a fait souvent le Père de Lubac, les paradoxes.

 

1. L’Église : sainte, société de pécheurs et en état d’urgence

 

Madeleine Delbrêl n’emploie pas le terme de mystère, mais c’est de cela qu’il s’agit, de ce qui fait de l’Église une réalité paradoxale, avec deux éléments constitutifs, inséparables et qui peuvent parfois s’opposer, jusqu’à l’antagonisme « qui passe en moi comme dans chaque membre de l’Église ».
Sainteté et péché : voilà ce qui constitue le « nous » de l’Église, puisqu’elle est « Jésus-Christ avec les pauvres pécheurs ». Et l’on voit bien que Madeleine n’aurait jamais l’idée d’opposer une Église institution et une Église communion, puisque pour elle comme pour Jeanne d’Arc, « de Jésus et de l’Église, c’est tout un », à tel point qu’elle aime employer l’expression du Christ - Église, pour marquer cette espèce de relation constitutive entre Lui et elle, entre l’Époux et l’Épouse.
Mais il y a plus : il y a la réalité de l’Eglise « en état d’urgence », c’est à dire en état d’évangélisation, parce qu’elle est sans cesse poussée par l’Esprit Saint, « vers ceux qui ne sont pas nous ». Et ce qui intéresse et préoccupe Madeleine (…), c’est l’état d’urgence qui pourrait être entravé par l’immobilité de l’Église, ou plutôt par nos façons humaines d’interrompre le travail de l’Esprit Saint : les paroles de Dieu qui deviennent feutrées, les rassemblements qui deviennent des meetings, les moments de prière qui ne sont plus que mécaniques ou intéressés.
Et l’on pressent, à travers ces notations, tout ce qui pouvait la faire souffrir dans l’Église : tous ces atermoiements, toutes ces discussions, tous ces refus ou toutes ces peurs d’avancer. L’Église du Christ est faite pour marcher à la suite du Christ et avec Lui. Et la chair de l’Église, « c’est nous tous, traversés et transpercés comme le monde et par le monde ».
La loi de l’Église est une loi de vie, de vie venant du Christ, de vie éternelle, de vie sans cesse renouvelée. Tel est le secret de la jeunesse de l’Église, qui « enfante des ressuscités ».

 

2. L’évangile : Parole révélée et Parole vécue

 

Ici encore, il faut faire appel à l’histoire personnelle de Madeleine (…) Elle a été saisie par la force de l’Évangile et de l’Évangile dans sa double nature, Révélation et Vie.
L’Évangile comme Parole révélée est placé au-dessus de l’Église, comme il est placé au-dessus de l’évêque au moment de son ordination : « Sans cesse le nouvel évêque est mis en sa présence, sous son poids, devant sa responsabilité. »
On peut supposer que Madeleine a assisté à une ordination d’évêque, sans doute dans les années 1950 (…) Elle a vu l’Évangéliaire placé visiblement au-dessus de l’évêque, et comme sur ses épaules. Et le geste liturgique est devenu parlant pour elle, parlant de la Parole de Dieu qui doit être accueillie dans l’Église et portée par un homme dont tout le métier est de l’annoncer comme une Parole de vie.

Et c’est l’autre face de la Parole : la Parole vécue, la Parole vivante, comme elle le dit fortement dans sa méditation sur la mission de l’Église : « Nous devons devenir Évangile vivant avec ce que l’Église nous communique sans cesse pour cela. » De sorte que la vie et l’action de l’Église deviennent comme une actualisation charnelle de l’Évangile. Et Madeleine estime que c’est cela qui fonde l’évangélisation : non pas des stratégies pastorales, mais l’exigence primordiale d’avoir à vivre l’Évangile du Christ dans le monde. « L’Évangile, pour livrer son mystère, ne demande ni un décor, ni une érudition, ni une technique. Il demande une âme prosternée dans l’adoration et un cœur dépouillé de toute confiance en l’homme. » Il est le livre du Seigneur à vivre.
Et c’est pourquoi, dans le texte que nous lisons, elle accorde autant d’importance aux sacrements qu’à l’Évangile, parce que les sacrements nous associent au Christ, nous incorporent au Christ, nous font vivre de la vie du Christ, et pas seulement au moment où nous les recevons, mais d’une façon permanente. Ils « nous communiquent un état de vie », avec le Christ. Tout cela a été écrit sans doute en 1958, pour le 25e anniversaire du groupe de « La Charité » (...) Je ne sais si Madeleine connaissait les Pères de l’Église. Mais il est clair qu’elle parle comme eux, en reliant les sacrements à la fois au mystère du Christ et à ce que l’existence humaine a de plu charnel. Elle en a une perception « mystagogique ».

 

3. Le prêtre et l’évêque : homme de Dieu et un homme qui reste un homme

 

On voudrait bien savoir quel est ce Jean-Marie dont Madeleine, évoque l’ordination, sans doute un prêtre ordonné vers 1958, pour la zone d’Ivry. Et c’était une époque tendue. Et l’on sent qu’elle ne se prend pas pour une donneuse de leçons, mais qu’elle va insister tout de même sur cette alliance entre Dieu et les hommes que tout prêtre et tout évêque sont appelés à pratiquer et à servir. « Homme de Dieu », sur lequel « butent les incroyants comme un fait à la fois évident et absurde, comme sur la preuve d’un Dieu possible », et homme de Dieu qui sache également parler de Dieu aux hommes qui sache également parler de Dieu « à cause du monde d’où monte pour Dieu un si tragique silence. » Et tout est dit dans ces lignes de ce va-et-vient permanent de la prière à la parole et à la mission pour le prêtre.

Mais il faut aussi – et cela lui tient visiblement à cœur – que cet homme de Dieu « ne soit pas comme en marge des hommes, qu’il soit un homme resté homme, que les hommes puissent le toucher, qu’ils l’entendent, le comprennent, et qu’ils se sachent connus de lui, dans ce qu’ils connaissent d’eux-mêmes comme dans ce qu’ils ignorent. »
Et la même insistance vaut pour l’évêque, parce qu’il est « ferment d’union », et, « par état, principe de charité. Or, dans la mesure où amour de Dieu et amour des autres sont inséparables, la charité est aujourd’hui impraticable si la vie des chrétiens n’est pas insérée en plein dans la vie humaine de leur temps. »
Ces paroles n’ont rien perdu de leur force et de leur actualité. Et je rêve de ce moment où, dans quelques années, l’évêque de Créteil accueillera, dans un stade d’Ivry, l’envoyé du futur Pape pour que celui-ci proclame « bienheureuse » cette femme de chez nous, en France, qui a vécu avec intensité les exigences radicales d’une évangélisation renouvelées ou, si l’on préfère, la nouvelle évangélisation.

Mgr Claude Dagens
Evêque d’Angoulême, Membre de l’Académie Française